Sur les pistes ou au bloc

Chronique n°9

Louis Andrieu

Ça recommence ou finit ainsi : un samedi bruineux de novembre, sortir d’une ligne de métro interminable et tomber dans les rues adjacentes à un palais des sports, sur des minibus de salles d’armes aux plaques 45 ou 77, celui d’une boutique d’escrime parisienne aussi, avant de rabattre sa capuche et s’installer en haut de tribunes déjà chauffées par la sueur et les cris des pistes plus bas. Comme à l’Opéra Bastille les aigus et les choeurs montent très facilement. À ma droite deux types du club de Charleville-Mézières, stressés car Lucas Guilley dispute ce même jour sa première coupe du monde à Alger et aussi car ils se levèrent à six heures du matin alors que les Bordelais arrivèrent la veille pour dormir dans un appartement parisien ; dans les allées ça parle des visas refusés pour certains sportifs, de binationaux faisant jouer le deuxième passeport pour mieux voyager, d’entraîneurs qui n’ont pas pu partir. Un sabreur girondin se plaint du vol de son masque récemment au CREPS, pas le temps de l’écouter assez pour discerner son accent ; le président de notre club arbitre en costards, notre maître d’armes fétiche figure bien debout avec son sac à dos. Une jeune femme finissant mal sa poule se retrouve debout contre le mur, paniquée et pleurant presque ; son entraîneur, dont je ne verrai que le dos, la rassure juste par ses mots et des gestes clairs de la main droite. Je vois cela et le décris grâce à un clou de quinze centimètres dans le bras droit, inséré verticalement par une petite incision dans l’épaule, de quoi soupirer d’aise et se guérir de toute technophobie.

En effet, depuis septembre, j’aurais voulu écrire sur le nouveau club, l’Ambassade des Pays-Bas pas loin, le très grand vestiaire, les pistes trop courtes qui incitent à régler ses comptes au milieu, mais il fallut que mon humérus droit fût fracturé et déplacé dans un incident de la circulation sur lequel je ne reviendrai pas. L’escrime ne vint pas en pensée pendant vingt-quatre heures, avant la réalisation que peut-être je ne pourrais plus en faire après l’opération ; depuis, les plus grosses douleurs avec le kiné, les poulies tirées en se croyant ultra-viril, se déroulent avec l’objectif de revenir en septembre 2026 dans cette salle d’arme prestigieuse, ce Standing Club de France ainsi rebaptisé pour fair rire dans une discussion collective. À peine le temps d’y penser et de retirer quelques heures plus tard l’attelle du bras droit qu’ouvrant un matin au café L’Équipe ça cause déjà de Manon Apithy Brunet et de son retour pour la coupe du monde d’Alger ; tout comme les courts moments partagés par Auriane Mallo-Breton sur les réseaux sociaux rappellent sa deuxième maternité et ses premiers entraînements de reprise. Le temps passe sans nous, tout comme la vie fédérale, et un mois et demi après l’accident, se pointer dans cette ville du Val-de-Marne pour encourager une tireuse, la fille d’une amie, et en voir tant d’autres rassure, permet de penser il y a de la vie, ou il y a de l’autre pour citer Serge Daney.

  Faut-il par rituel faire un point sur le budget des Sports ? Surtout dans la mesure où, contre tout pronostic a priori, sa Ministre responsable vient de changer, et la nouvelle titulaire s’est rendue cette semaine à l’INSEP ; notable attention de sa part en publiant une photo où elle salue une escrimeuse-fauteuil, bon, peut-être la dimension parasport de notre discipline ne se trouvera-t-elle pas sacrifiée. Une élue savoyarde, ce qui montre que Joseph de Maistre reste une lecture indispensable pour comprendre notre politique (je plaisante à peine) ; ce qui démontre surtout la priorité donnée à l’organisation des JO d’Hiver 2030, la volonté de laisser tomber les bons souvenirs parisiens, en espérant ne pas en abandonner les investissements et les ambitions. Sur ce point, le Pass Sport devrait bien, sans intervention des parlemetaires et malgré la mobilisation du mouvement sportif et de quelques plumes dans la limite de leurs pouvoirs d’intervention, se prendre trente-cinq millions d’euros de coupes, sauf miracle pour jouer sur le chiffre final du rabot. Quand j’écrivais dans une chronique il y a quelques mois qu’il faudrait songer à quelques escrimeurs -dont des sabreuses bien sûr- parmi les candidats aux municipales et même sénateurs à l’automne prochain, ce n’étaient pas des lignes pour le vent…  Mais voir ce tournoi rempli de parents stressés et d’entraîneurs bénévoles, aux tireuses hurlant tellement après les touches que les arbitres devaient parfois se boucher les oreilles, arbitres comportant un beau gosse ultime qui nous filait des complexes à nous autres hommes épuisés un samedi à quinze heures et bien trop mal habillés, rassurait, permettait d’identifier une continuité. D’ailleurs un grand ado dans les tribunes portait une veste bleue d’un stage pour sabreurs de moins de quinze ans avec pour nom Génération 2036, ce qui donnait envie d’imaginer certains des tireurs de cet après-midi francilienne dans onze ans sous la chaleur indienne ou indonésienne.Tout continue variablement sans nous, pendant que l’on patiente en espérant replacer bientôt des attaues sur préparation et faire se plaindre nos adversaires de notre allonge. En attendant on assiste aux colères des sabreuses, à quelques larmes tardues, aux Paloises ou Tarbaises en forme, aux smartphones branchés sur les sites de direct ; l’on se croit la seule âme à aussi suivre le tournoi de fleuret en cours à Palma de Majorque et à regretter le duel Lacheray/Ranvier, remporté par la seconde. Là aussi, il faut persister à sourire en pensant au niveau du fleuret français, chez les deux sexes, et combien nous n’avons aucune arme faible parmi les trois, pouvons tout attendre de chacune à chaque compétition. De fait, retrouver les liens pour les sites de directs d’escrime, ou ses identifiants pour le nouveau portail vidéo de la FIE, signait aussi un retour à la normale, une réactivation d’une micro-zone du cerveau pas si éloignée de la lente récupération de mon bras droit. Aussi dois-je demander l’indulgence de relater un anonyme tournoi à Maisons-Alfort plutôt que les premiers affrontements internationaux, mais là aussi le retour au journalisme sportif se fait progressivement et je promets de tenir le rythme bimensuel promis.