Que du sport

Le Sabreur de Fonds 16

3 MARS 2026

Louis Andrieu

Lorsque survint le COVID, le monde sportif comprit que les choses devenaient sérieuses et durables quand Wimbleon annula son édition 2020. Jusqu’alors, la croyance en une reprise de la normale pouvait perdurer ; pas quand le tournoi londonien se saborda pour l’année. De même, l’observateur lointain ou blasé des relations internationales chérissant également l’escrime pouvait songer que le conflit tripartite -ou plutôt 2+1 ce qui annule tragiquement le 2+4 de 1990, pour les initiés- déclenché samedi n’affecterait en rien ce sport et la poursuite de ces chroniques. Dès le soir des premiers bombardements, une connaissance sabreuse, mais pas sabreuse de fonds, plutôt impératrice des tangentes, me demandait pourquoi avoir privilégié la coupe du monde masculine d’épée à l’épreuve de sabre féminin à Salt Lake City la dernière fois. Juste pour le décalage horaire, répondis-je, avec le même air lassé qui présidera, au début, toutes les retransmissions californiennes d’escrime au milieu de nos nuits aux Jeux dans deux ans et demi. Au moins les prochaines épreuves se déroulaient à l’est de notre fuseau et permettaient un peu d’avance, au mieux des épreuves au petit-déjeuner.

  Et voici que la FIE annule trois compétitions internationales à Athènes, Padoue et au Caire. Donc dans trois pays pas touchés par les frappes, pas belligérants ; mais dans la grande zone géographique et aérienne affectée par les vols suppriomés et les difficiles correspondances. Ce que l’on explique aux collègues, en se disant que ce n’est que du sport mais que cela témoigne assez des difficultés d’acheminement pour les voyageurs asiatiques vers l’Europe, et au dessus du Moyen-Orient. L’on pense juste après aux sabreurs iraniens que nos athlètes battirent pour obtenir le bronze à Paris, aux épéistes israéliens qui s’efforcent de représenter le pays quand leurs adversaires ne tournent pas le dos à leur drapeau ou leur hymne. Penser aux sportifs mobilisés dans ces deux pays comme aux futurs athlètes obligés de se réfugier dans des abris ou voyant leurs maisons détruites forme un luxe empathique : ridicule d’y songer au milieu du reste, impossible de ne pas les envisager quand les footballeuses iraniennes refusent ce mardi de chanter leur hymne ou que l’équipe masculine envisage de se retirer du Mondial. 

  Symbole politique ou pas, la prochaine étape des différentes coupes du monde devient donc Budapest, à se demander s’il s’agira de la dernière grande compétition accueillie par la Hongrie orbanienne, mais la politique n’offre que très rarement de telles ironies. Quitte à se montrer plus sérieux, les trois annulations de cette semaine rejoignent le refus estonien d’accueillir les Championnats d’Europe par refus d’y voir figurer tireurs et entraîneurs russes. Le silence poli gardé sur ce sujet par le Ministère des Sports, ayant certes dix autres chats à fouetter (dont le mastodonte Alpes Françaises 2030), en dit long, mais l’on ne voudrait pas que les trois pays baltes refusent de se rendre à Antony en juin prochain. Pourtant l’hypothèse ne semble pas invraisemblable. Impossible donc, malgré les dernières injonctions au neutralisme, de penser encore le sport comme apolitique ou du moins séparé de la géopolitique ; ceci de plus la semaine où six para-athlètes russes et biélorusses figureront aux Paralympiques italiens, les sports d’hiver tenant lieu de malédiction stratégique puisque la Russie prit soin d’envahir l’Ukraine juste après Pékin 2022 comme l’attaque de samedi matin se situa en conclusion de Milan-Cortina 2026. 

  Certes, les annulations de réservations de sabreurs et les fleurets à transporter ou pas en soute pour Air France sont parmi les sujets les moins importants du moment. Le Bataillon de Joinville réactivé quelques années avant les Jeux par l’actuel Premier Ministre paraissait aussi essentiel que désuet car les suiveurs soupçonnaient bien que jamais une épéiste ne servirait dans la FINUL (même si la photo de Maxime Pauty, sur son Instagram, de sa tête au réveil lors de son exercice hebdomadaire obligatoire dans son engagement reste un grand moment d’auto-dénigrement). Pour les escrimeurs iraniens, la douleur persistait en connaissant leur impossible libre parole et la non-existence de leurs consoeurs dans les compétitions internationales. L’histoire du sport, ou le très bon film de Vincent Perez sur les derniers duels en France, complété par l’étude classique de Jean-Noël Jeaneney sur le sujet, décrivent avec maestria le passage de la violence à la discipline, du rite aux règles, par une domestication des corps et l’invention de cadres permettant de purger ses pulsions sans conséquences. Exactement l’inverse de la guerre, ce qui rend obsolète ou bien peu conséquent la comparaison fréquente entre le sport et le conflit guerrier. Le lecteur français remarquera que tout Horace de Racine tourne autour du combat entre deux peuples réglés par ses officiers s’affrontant en face à face en leur nom ; tout juste ce que les trois pays ne proposeront jamais.   Répéter que du sport revient à un retour plusieurs fois par heure au réel : personne ne s’intéressé à trois épreuves de coupe du monde arrêtées parce que l’escrime incarne à la perfection le luxe que constituent le sport pour tous et la haute-performance pour les grandes éconimies. Mais ces trois rencontres reportées sine die symbolisent bien de premiers symboles d’un monde s’aggravant et venant ruiner même les espaces d’hédonisme pacifique. Que le ton sérieux de cette chronique d’habitude remplie d’ironisme admiratif, qui cette fois-ci ne comptera même pas une invitation adressée aux Patrice pour une virée en décapotable à la recherche de montres rares, soit pardonné, et en pénitence je promets des récits épiques de Budapest et d’autres compétitions la prochaine fois.