Chronique 4
Louis Andrieu
Cette chronique ne se veut pas démesurément politique, le sourire du lecteur et non son indignation restant son but, mais le visage de Marie Barsacq, baissé et un peu rouge sur un plan de coupe, par ailleurs la Ministre sans doute la moins filmée de cette conférence de presse, ce qui en dit long sur son rang dans l’exécutif malgré tous ses mérites, pendant la présentation du Premier Ministre, symbolisait tout le gel budgétaire à venir pour le sport dans le Budget. Et cet air navré venait le lendemain de l’annonce d’un désengagement massif de l’Aisne dans le soutien à ses clubs et sportifs ; l’Aisne, qui compta comme députés à la Convention Condorcet et Saint-Just (et Quinette pour les connaisseurs), où nos ancêtres enfoncèrent les régiments allemands sur des kilomètres entiers aux côtés des renforts canadiens à l’automne 1918, bref, une terre pour l’épique et l’historique, aujourd’hui rattrapée par ses enjeux financiers, son taux de chômage, les problèmes des territoires de très grande couronne, mais donc une chance de moins de voir dans quelques années un médaillé olympiques soissonnais en fleuret… Le lendemain de cet enterrement discret, lire les fameuses lettres plafonds, les intentions budgétaires du Gouvernement, et 300 millions de rabot sur le sport, passage de 1,7 à 1,4 milliard, est-ce que se rendre dépendant aux paris sportifs assurera un minimum de maintien de financement, les fédérations devront-elles s’allier de nouveau aux champions pour garantir de bons crédits de paiements à l’ANS, mais cette fois-ci avec en outre le Pass Sport à défendre ? Pour Marie Barsacq, envie de citer l’aphorisme gaullien : personne n’est obliég d’être Ministre, et encore moins de le rester.
Mieux valait donc oublier la politique et observer nos champions parisiens, marseillais, belfortains et strasbourgeois en duels dans la capitale géorgienne. Ça commence mercredi 23 : temps pluvieux sur les vacances, mauvais sommeil, on s’inscrit en improvisant sur Fencing TV, tellement bien conçu que le duel Anane/Massialas est présenté comme un combat d’épée femmes… L’Étasunien se présente avedc des chaussures d’un jaune aussi criant que le maillot de l’Inter en finale il y a quelques semaines, bon présage pense-t-on : France/USA en Escrime donnera toujours des occasions de citer le Comte de Grasse. Et le match ? Un étrange parallélisme entre les deux, la même distance, les jeux de jambes au millimètre, le côté jeu de précision dans un labyrinthe fermé typique du fleuret. 8-4 Massialas, les imprécations françaises, une parade-riposte pour revenir à trois touches avant la pause en un geste de survie. Impression de voir tout un corps en action à droite, contre un esprit en adaptation à gauche. La preuve : autre parade-riposte après une contestation arbitrale, 7-9, mais 7-10 juste après et la voix d’Émeric Clos à travers la vidéo : il faut chercher, encore ! ; ça donne une superbe défense en bout de piste et un écart maintenu à deux touches. Ça ou des Allez mon grand !, et je voudrais l’acclamer depuis ma chaise, lui dire tu es déjà un grand, si tu bas Massialas ça fera de toi un très grand, c’est l’étape décisive, et il bloque de nouveau sa lame pour le contrer, 10-11 puis égalité, ô Ciel. Tiens les jambes dans le coin entraîneur peu après un corps-à-corps… Il passe devant à 13-12 avec des attaques audacieuses, impression qu’elles passent parce que ça doit marcher à cet instant, mais retour à l’égalité. Nouvelle baston de lames en milieu de piste et le rouge français allume, contesté à droite, vidéo, Anane qui enlève le masque et paraît déjà halluciné, l’arbitre revient, la touche à droite, sérieux ! Mais menacé presqu’à la fin de la piste il place à nouveau une attaque dans le dos, ça va se jouer sur une dernière touche… Et dans une caricature de street-fighting men avec contorsions comme le fleuret ne se résume heureusement pas, c’est Massialas qui score la dernière, incontestable défaite que Clos, énervé mais formel, ne viendra pas régler après le match. Bon, allons acheter du pain complet bio pour nous calmer, pendant qu’Itkin massacre son opposant et que Pauty contrôle le sien…
Un souci de vidéo empêchant de voir la victoire du meilleur fan des Boston Celtics du 92 plus tard, me voilà positionné pour Macchi/Loisel. Pire que la rivalité franco-italienne en football : la guerre franco-italienne en fleuret. Et nulle ambigüité sur la première touche ; les deux se piègent, se rentrent dedans, les priorités se jouent à peu, une rencontre classique donc. On en est à 6-6 quand les responsables de Fencing TV osent changer sur un duel d’Égyptiens ! Le temps de revenir, une septième touche pour Macchi. La vitesse de bras de Loisel fait extrapoler la citation d’Ali : Macchi ne peut parer ce que ses yeux ne peuvent voir. Encore Clos qui doit calmer son athlète sur un arbitrage très complexe, peut-être sévère, à 12-12, mais le temps de retomber ça fait 14-11, puis Macchi célébrant comme un gagnant de loterie, de nouveau une discussion entre notre entraîneur national et l’arbitre ; la solitude de Loisel debout sur la piste, son corps exprimant la déception de celui qui a tout bien fait mais perd sur quatre ou cinq détails, et en plus face à l’adversaire le moins fair-play possible… Et nul hincha pour hurler maledetto spadaccino depuis les tribunes.
Pakdaman contre Jean-Philippe Patrice et pas le temps d’écrire l’intitué que le second lance une grande attaque et prend l’avantage. Pas les mêmes physiques, l’Iranien plus imposant, et à ce niveau tout se joue surles détails, une marche de plus ou un bras assez long, l’atout de l’adversaire pour égaliser à 4-4 sur une grande fente. Pakdaman qui lui aussi bondit, fait valoir son torse plus prononcé, mais Patrice trouve la faille, la micro-seconde opportune, pour revenir à 5-8 ; puis une magnifique défense pour empêcher une dixième touche, on expire à 8-9, et seul Pakdaman exprime une lassitude, la fente manque de peu pour la douzième touche française, bientôt atteinte. Égalité sur une touche presqu’en tombant de l’Iranien, Patrice s’envole pour tenter la quatorzième, 13-13, la distance sur la touche décisive, l’arbitrage vidéo avec le regard fatigué de Jean-Philippe, ça tombe pour lui, et Pakdaman exprime l’incrédulité sur le probable quinzième point français… Ça passe !
Guo/Lacheray était au fond un duel de mondes : la Canadienne émergente championne NCAA à Harvard aux côtés de Lauren Scruggs contre la Belfortaine désormais Championne d’Europe, plus n’importe qui sur le circuit donc. En fait une offensive contre un équilibre, une recherche de la meilleure solution menant hélas à un 6/0 initial nous tendant sur nos fauteuils à quatre mille kilomètres, le moment où l’on hurlerait Eva, aqui nadie se rinde pour la soutenir, et elle part en attaque lors de la reprise, ça ne donne rien mais il y a de l’esprit, one more time with feeling pour citer Nick Cave, de fait la gauchère place une grande fente pour mettre sa première touche. Lacheray connut un tel match face à Kiefer il y a quelques mois à Lima, regardé en direct du salon : rien ne passait et tout réussissait à l’Étasunienne, pas même par mauvais niveau de la Française mais simplement par un état de grâce en face ; et quelques mois plus tard elle était titrée à Gênes, là où un sportif banal serait parti en tilt, pas relevé. Alors même à 2-9 on reste sur la vidéo, on croît à ses marches sur presque toute la piste même si ça finit en touche non-valable. Un corps-à-corps, des lames en l’air, rien qui ne se distingue : 3-11. Tout comme Pauty vivra encore cent ans sur les vidéos de son comeback mythique aux derniers Jeux, on espère une remontée de Lacheray. Un supporter ne se barre pas à 3-0 à la mi-temps ; le sabreur de fond reste jusqu’au bout des assauts. Éva trouve le flanc droit adverse pour revenir à 6-12, puis 6-13 avant le dernier tiers : ça peut finir vite ou finir épique. Or sur le premier croisement de fer la Canadienne met sa quatorzième touche, et garde la priorité sur la dernière. Mais je ne doute pas que cette lourde défaite en apparence ne soit porteuse de promesses pour Lacheray, de conscientisation de ses causes pour fonder des triomphes futurs.
Pauline Ranvier, en charge de la revanche sportive en quarts, comprend qu’elle ne peut pas laisser Guo entrer dans le match, et ça donne 3-2 après une minute dix dans le premier tiers. 4-2 après un bras plus rapide que la Canadienne. 5-2 quand elle la laisse venir avant de se jeter sur elle, puis 6-2, une force qui va, et un espace trouvé on ne sait où pour mener 7-3 à la première pause. Comment ? En s’imposant direct sur la piste, en incarnant sa puissance sur chaque marche. Même ramenée en bout de piste, Ranvier ne laisse pas un espace, pas une possibilité de touche à Guo, efface cinquante-trois secondes sans en prendre une, maintient la distance, et quand l’adversaire lassée place une attaque, une parade-riposte apporte tout de suite la huitième touche. Plus qu’une touche d’avantage avant le dernier tiers du fait d’un jeu devenu offensif et efficace par Guo. Trois minutes à peine regardables, avec le cœur qui bondit à chaque lumière rouge et des prières silencieuses à chaque fente française ; et la vidéo qui saute ! On s’escrime, à rafraîchir la page, passe par un autre chemin, on reprend, 13-13 et les corps les uns contre les autres, il reste quarante-cinq secondes, Ranvier attaquante mais touche non-vabale, Guo réclame la vidéo, rien, puis la quatorzième touche française ! Égalisation directe, des Allez Pauline côté droit, Ranvier esquivant dans un bond formidable une riposte éclair, puis place la sienne trois secondes plus tard alors que l’on ose plus respirer : la demi-finale à une touche près, l’école française du fleuret déjà doublé médaillée, ou comment l’INSEP n’est pas encore rouillé face à la NCAA…
La demi-finale ensuite ne fut qu’une lente maîtrise, des lames prises à une vitesse difficile à cerner, le refus de perdre de peu incarné le long de son escrime ; et donc Kiefer/Ranvier en finale, même âge mais technique et physique très différents. Le temps d’y réfléchir, finale Bazadze/Jean-Philippe Patrice, alias une embrouille à chaque lampe, ou comment tenter de vaincre à domicile un colosse qui ne négociera jamais, que son entraîneur doit retenir lors de la pause à 8, l’obliger à sortir de sa motivation, spectacle plutôt digne d’un judoka mais qui rajoute un quintal de testostérone au sabre, qui en avait clairement besoin… Comment tirer sur le Diable dans son dos, demandent-ils dans Usual Suspects, et on était pas loin de ce défi à l’ingénuosité impossible face à un Géorgien maître chez lui, marchant comme dans un imposant catwalk sur sa piste, face à notre Marseillais désemparé, David perdu sur une terre se revendiquant plutôt de Jason et ses Argonautes, bref je fais du lyrisme pendant que la France du sabre ne trouve elle-même aucune solution, se félicite quand Patrice parvient à huit touches. La quinzième adverse vient après un tombé dans le vide français et c’est comme si Bazadze avait à peine à étendre le bras droit pour atteindre le masque. La défaite de Pauline Ranvier en finale n’a pas plus de drame en elle que la défaite face au meilleur du monde : rien d’humiliant à combattre avec toute sa force face à une fleurettiste quasi imbattable depuis un an, et cette rivalité forme une partie remise pour la compétition par équipes. Tout cela, certes, forme le haut niveau qui continue d’être soutenu dans les plans budgétaires de l’exécutif et que les Régions redécouvriront vers 2027 le temps de préparer quelques médailles californiennes. Ça remplit les journaux et les chroniques, inspire du lyrisme comique, du chauvinisme sans haine, des bonds dans les tribunes et parfois un sujet ou deux de l’audiovisuel public, bien plus court que le transfert de tel joueur vers Liverpool. Ça ne forme toutefois que la partie excellente, quintessentielle de notre sport, qui fonde certes les désirs de nouvelles licences ou de reprises au bout de quinze ans, mais qui n’existeraient pas sans les clubs et bénévoles à la base. Aussi, au risque de nous répéter, en attendant de tous nous mobiliser, restreindre le soutien à la demande (nouveaux pratiquants et licenciés en dessous de quatorze ans) sportive alors-même que l’offre (infrastructures et champions) serait excellente et rayonnerait sur les podiums mondiaux serait aussi contradictoire qu’absurde.