Les couleurs hautes

Chronique 3

Louis Andrieu

  Il y a bientôt un an, un soir d’août au Grand Palais, ne pas en revenir en rentrant, sortir avant la dernière touche des Japonaises pour ne pas être trop triste, et se remettre en état pour la finale : Ukraine-Corée du Sud.

Bien sûr toutes les tribunes soutiennent les Ukrainiennes, et je croise un couple en jaune et bleu quelques rangs au-dessus, vraiment au poulailler de ce grand spectacle, leur présence discrète parmi nous, la seule nuance claire parmi notre bleu foncée.

Le match est parfaitement serré entre la furia ukraniana et les jeux de jambes parfaits des coréennes, le dernier relais débute à 40-37 pour elle, Oga Kharlan en face (et Jeon Ha-young dans l’autre camp). Regard derrière pour les deux quadras en or et bleu : ça va être dur. Kharlan, dont la présence tient encore plus du miracle puisque Thomas Bach dut lui envoyer une invitation spéciale, doit gagner 8-4 ; et elle va lui mettre 8-2. Je ne sais plus comment le score évolue, mais quand elle égalise des murmures passent dans les gradins, et quand elle vire en tête je me retourne encore et leur hurle d’enthousiasme : she’s got it man, she’s got it. 22 touches sur les 45 de son équipe : astronomiquement dominant. Jamais Freed From Desire ne sonna mieux que devant ses bonds avec un drapeau ukrainien autour de la veste grise, la bannière devenant une manta de corrida ; le meilleur moment politique des Jeux.

  Repenser à cela devant la campagne de Kharlan pour ne pas admettre à nouveau les escrimeurs militaires russes dans les compétitions internationales, même par équipes, même neutres (et de fait on ne peut nier son argument principal : quelle neutralité pour un athlète employé de l’armée russe ?). Dans la masse des exils post-février 2022, personne ne parle de Konstantin Lokhanov, Sergey et Violetta Bida, des médaillés mondiaux et olympiques partis se réinventer aux États-Unis.

Ce débat vient au moment où les épéistes suisses se font tancer pour avoir tourné le dos au drapeau israélien sur le podium des derniers Championnats d’Europe, belle inculture historique puisque (ce sera le seul point intellectuel de l’année) le premier congrès sioniste se tint à Bâle… Dans toute la campagne perdue d’avance, c’est à craindre, de Kharlan, il faut revoir sa joie patriotique et enfantine le soir de l’or par équipes, de faire flotter un drapeau ukrainien sur la piste d’une ville où l’on voit trop souvent des affiches on ne mourra pas sous l’Ukraine sous les ponts. La version dionysiaque du bras d’honneur de Kozakiewicz à Moscou en 1980.

Donc il faudra accepter les AIN, sigle administratif provoquant toujours une gêne et une impossibilité d’attitude justement neutre par le public, aux Mondiaux… À Tbilissi : dans la mesure où le premier Festival de Cannes fut interrompu par l’invasion de la Pologne il faudra espérer des ciels cléments au-dessus de l’Ossétie. Après le déménagement ou le grand nettoyage des clubs -hélas on ne peut pas fondre nos vieilles coupes pour en faire des balles comme les cloches en 1793-, entre deux campagnes inutiles, le décret ayant été publié au JO (la version non-sportive), mais pleines de panache volontariste et s’abordant entre indignation, humour et ruiners en paris sportifs, pour maintenir l’égibilité maximale du Pass Sport, les fans chercheront un lien vidéo vers cela (mais qui a le numéro de Sport en France pour au moins négocier les finales à l’antenne ?).

Un escrimeur loisir en été compte déjà parmi les sportifs les plus inutiles : impossible de lancer des marches sur le sable, ridicule des retraites sur les pavés. L’escrime est toujours le sport le moins lumineux des JO, personne n’ayant osé le programmer en extérieur, et même le Soleil californien dans trois ans n’honorera pas les fentes de Lee Kiefer, reléguées dans un convention center. Les sabreurs cherchent avec qui s’embrouiller, découvrent avec surprise qu’ils ne peuvent pas hurler en entrant dans l’océan ; les fleurettistes qu’une canne à pêche ne se lance pas comme leur arme (oui Élise, il fallait que je la fasse). Bref, l’été signe la déglingue du sabreur de fond : commençant mi-juin en empêchant de tirer même à 21 heures portes ouvertes quand la canicule est censée descendre, ne s’incarnant en version méridionale que dans les Frères Patrice, la meilleure version des cacous, qui mériteraient au moins un sponsoring par Renault dans la mesure où BYD soutient Sara Balzer. Ou allez, Émeric Clos circulant près de l’INSEP dans une Peugeot électrique nous retournerait de rire…

  Se marrer, certes, mais pour en revenir aux questions fiduciaires, aucun millionnaire n’a au l’idée de créer un NAO Chess Club dans l’escrime, et même le Racing devenu camp humanitaire pour notre club du XIIème -passer de Michel Bizot à la Rue Éblé pour une pinte nous fera sauver le pays grâce à notre TVA- ne cherche pas son patrocinador à fonds perdus. De même Sciences-Po Paris supprimant son programme pour aider les grands sportifs à obtenir son diplôme consterne sur place, dans un contexte où même Ohio State (que les connaisseurs se lèvent) est déjà plus attractif pour les escrimeurs français que la revendiquée meilleure école française de sciences sociales. Quand on dit que les pouvoirs publics et universitaires ne se soucient de ce sport qu’une fois tous les quatre ans : de fait les géniaux fleurettistes du Racing ou de Bourg-la-Reine ne pourront pas assurer leur double projet Rue Saint-Guillaume.

Diable, cette chronique se voulant à peine politique retombe dans les sujets budgétaires. Satané creux de la vague post-olympique, et voir telle banque régionale continuer de soutenir ses athlètes, dont Auriane Mallo-Breton en pleine deuxième grossesse ce qui les distingue en intelligence d’un autre établissement financier sponsor de la voile, donne espoir en perdant trop de temps sur Linkedin. À l’échelle individuelle, faut-il passer le week-end à Belfort et se ruiner en Comté pour que la Région accorde une bourse à Éva Lacheray ?

Petite ironie, mais une fois de plus le projet des candidats aux municipales pour le sport pour tous, l’échelon communal devant apparemment se substituer à la soudaine frilosité étatique -bientôt compensée par un appel à la billetterie pour les Jeux alpins de 2030-, devrait s’interroger dans les grandes villes. En clair : il faudrait que chaque métropole trouve son Pierre Rabadan. Mais les escrimeurs manquent d’efficacité partisane… Donc tout cela s’oubliera lentement devant les assauts dans la capitale géorgienne -là aussi, on ne va pas ironiser sur les villes-hôtes des prochains Europe et Mondiaux, juste se féliciter que Tallinn et Bourges accueillent- puisque comme décrit plus haut les licenciés attendent la rentrée. Là, vu la proportion de Russes naïfs, opportunistes, effrayés ou sincères exilés à Tbilissi et aux alentours depuis février 2022, si Kharlan danse à nouveau avec son drapeau, on sourira d’envie plus que l’on ne pleurera presque comme ce soir d’août dernier.

Pour sauver le Pass Sport, je m’en vais placer un 80-20 sur une médaille ou le titre pour notre fleuret femmes par équipes…