Le Sabreur de Fonds 14
Louis Andrieu
L’autre soir, une grande amie portée sur l’escrime e moi concluions que l’escrime française pourrait former un comic book étasunien ou un roman à la Dumas : avec les Frères Patrice en duo flamboyant, Sara Balzer tenant ses super-pouvoirs de sa maîtrise et de sa tension, Maxime Pauty en gendre idéal aux tendances offensives sur la piste. Et Boladé et Manon Apithy en nouvelle version de Mémoires de Deux Jeunes Mariées ; et Auriane Mallo-Breton au retour à feuilletonner, symbole de notre problème de riches à posséder le meilleur groupe d’épée féminine au monde, bientôt renforcée, ou plutôt sratosphèrifié, par une double médaillée olympique. La lente recentration vers Los Angeles 2028 se prépare sous des augures romanesques, et il s’avère plaisant de suivre un sport ne manqaunt pas de personnages. Même les instances nationales et mondiales nous y invitent en relocalisant les Europe de Tallinn -où l’auteur de ses lignes auraient certes pu guider les sabreurs à travers la vieille ville et leur faire esquiver les étudiants suédois en quête d’alcool moins taxé- vers Antony-, et la route vers la Californie passera donc par les Hauts-de-Seine et Bourges dans deux ans. Et pourquoi pas Bourg-la-Reine et Chartres, si la FFE se met tant en tête de rendre hommage à Charles Péguy, dont une relecture rapide des notes du troisième tome de sa Pléiade informe qu’il fonda les équipes de rugby de son lycée et de sa khâgne et servit de parrain lorsque le P.U.C créa la sienne ? Déjà qu’Orléans, sa ville natale, sert depuis quelques années de capitale française voire européenne du sabre…
Il fallait de nouveau passer à travers les décalages horaires pour observer les deux compétitions de la semaine, à Doha et Salt Lake City (même pas une ville de l’Ohio, le meilleur État avec la Californie pour l’escrime yankee). En réveil de sieste pour trouver la piste verte et admirer Noutcha contre Sergeeva avec un léger décalage sonore… Et des mois après on retrouve chez la Française le même art de la distance et de la micro-seconde parfaite pour tendre le bras droit sur l’approche de son adversaire : 8-3, du solide, de l’ancré sur sa jambe droite. Alors passons à la jaune pour admirer Vongsavady contre Komashchuk, un des championnes olympiques par équipe qui firent tournoyer les drapeaux ukrainiens dans un Grand Palais unanime un soir de l’été 2024… Plus de son sur le flux vidéo qui devient un film des Frères Lumière, à un point fou quand la française place une fente magistrale pour sa douzième touche puis un attaque subtile sur prép pour la treizième, à deux touches de la victoire, mais l’Ukrainienne va plus vite pour la neuvième au centre. Elles repartent et de nouveau pour la quatorzième l’attaque française prévaut, encore une fente rageuse réussie, puis la victoire 15-9 alors que la pisteverte attend un duel immanquable Balzer/Klein. Sans le son pour la forme, et une réalisation à la quasi-De Palma avec des panoramiques aléatoires ; bon, on ne se plaindra pas puisque Fencing TV reste la meilleure initiative de diffusion en ligne de ce sport. Comme si nous étions il y a quarante ans, le monde libre continue son duel contre les athlètes individuels neutres puisque Battiston se trouve à une touche de battre Shorokhova, gagnera 15-10 quelques minutes plus tard. Sur la piste bleue, admiration obligatoire pour le rythme imposé par Misaki Emura dans son escrime aérienne, même si Ivanova trouve son bras droit pour une neuvième touche avant d’exiger lassée la vidéo pour récupérer la dixième. Parade-riposte parfaite bulgare sur la onzième avant que la vidéo saute et empêche de voir la fin du match.
Dernier duel entre ce qu’il reste de sport olympique russe et une autre grande nation d’escrime avec Kliuchnikova contre Clapier. Première touche pour la Française après attaque trop courte de son adversaire, elle la pousse très bien dans la piste ensuite. Le comique sonore dans toutes les retransmissions tient à ce que l’on entend bien mieux les cris des tireuses et les décisions arbitrales de la piste d’à côté, ce qui crée un décalage visuel tout à fait plaisant… Oh, quelle grande attaque sur le flanc gauche pour la cinquième touche de Clapier ! Elle impose l’arrêt à la huitième avec cinq points d’avance grâce à une attaque spontanée à la distance optimale, un mouvement du bras droit d’école, imparable. Elle garde l’initiative sur les deux premières touches après la pause, contrôle la tension de son adversaire : du létal, de l’envie, de la maîtrise sans emphase. Le blocage de lame adverse avant de riposter pour la treizième touche tient du génie discret. Face à Erbil, Manon survit à un 12-12 grâce à trois touches très apithyennes, remplies de feintes infinitésimales, de vivacité qui habite son art offensif ; un ballet ne durant que quelques secondes à la fois, donc un régal.
Et le temps d’un film le match devient Jean-Philippe Patrice/Bongil Gu. Comme Apithy excelle à répéter son escrime idiosyncrasique, Gu s’adapte en imitant le style patricien, jusqu’à mener 14-11 notamment avec une très vive reprise d’attaque. Le Français tente la remontée, tout se joue sur une simultanée en apparence à 14-14, bien au-delà de mes compétences d’arbitrage. Vidéo, les deux se croient déjà gagnants mais la touche se voit accordée au Coréen ; Patrice n’y croit pas, interpelle l’arbitre, lance des Shame ! aux côtés de son entraîneur qui poursuit presque les deux hommes en costume qui viennent de rendre leur jugement, ne desserre pas les dents même en leur serrant la main. Un ange passe dans le gymnase de l’Utah…
Apithy contre Chamberlain, aucun jeu de mot ne sera proféré, Maia Chamberlain, de Menlo Park, de Princeton, un parcours impeccable dans les competitions universitaires, rien à perdre, tout le monde à choquer, 8-5 pour elle à la pause. Elle rentre dans la championne olympique, va chercher son bras et le fer pour une touche dixième mais ne l’obtient pas, tout comme sa lame se retrouve bloquée avant une riposte pour ramener Apithy à un point. Elles se poursuivent, la Française reprend l’ascendant pour égaliser à 11 partout, Manon trouve la faille au masque pour une treizième, mais le choc des coquilles aboutit à une nouvelle parité pour l’Étasunienne. La touche gagnante pour Apithy se produit après un nouveau piège partant des jambes vers son bras droit, du grand art en soi mais gardons un œil dans les années à venir sur Chamberlain…
La nuit tombe et avant de continuer De Gourmont autant regarder Battai/Manga pour découvrir la seconde, gauchère, jamais observée jusqu’alors, qui place une très belle parade-riposte pour sa deuxième touche, limitant l’avance de la Hongroise, manque de peu une attaque sur prép dans l’assaut suivant, puis demande la vidéo pour limiter la série gagnate de son adversaire, peut-être récupérer sa sixième touche ? Ça ne marchera pas mais elle se venge en imposant sa troisième en bout de piste, tout ce que l’on aime, avec une grande puissance sur la jambe gauche pliée. Belle esquive ensuite mais sa contre-attaque rate de peu, un regret, tout comme elle attaque vite au centre pour tenter sa huitième. Il y a de l’envie, comme le répétait certains étudiants côtoyés, du courage surtout, rien de critiquable. Prends ton temps, hurle une consoeur juste avant la reprise ; de fait elle pousse sa concurrente au bout de l’espace et lui décoche une fente pour son cinquième point. Sublime contre-attaque pour le huitième, poing levé, détermination ; sa lame se bloquant dans l’autre juste après avant d’allumer vers pour elle, 9-10 ! Allez grande de son entraîneur à 10-11, la Hongroise prend la douzième d’un rien. Tout le sabre français sur place semble se trouver à droite de l’écran, hors-champ, pour encourager Manga. Battai l’emporte de trois touches, donc sur une somme de détails sans que la Française n’ait manqué d’innovation.
Noutcha emportera le Grand Prix, et cela renvoie au dîner déj) évoqué où mon amie faisait son éloge, la décrivait comme la plus à même en France et en Europe d’incarner une nouvelle hégémonie dans le sabre féminin. Le lendemain au petit-déjeûner, recherche de cette même suprématie en regardant Bardenet tirer contre Makiienko à Doha, trouver une touche à la jambe puis à l’avant-bras, exceller en défense. Pour le néophyte quadriennal, l’idée de l’épée française suppose une domination et des médailles constantes ; or cette arme se reconstruit actuellement, surtout chez les hommes. Et il serait charmant de les suivre avec discrétion pendant deux ans et demi avant de les voir récolter une médaille inattendue, mais inattendue que pour les mauvais spécialistes, à Los Angeles.
Deux mots financiers pour terminer, à croire que sans le vouloir cette chronique tournera toujours à terme autour des thunes. D’abord Jade Maréchal qui réapparaît sur une très bonne vidéo de réseaux sociaux afin d’exposer son budget annuel ; un peu moins que le salaire d’un honnête fonctionnaire de catégorie A en début de carrière. En même temps, les cagnottes Soutiens Ton Sportif reparties à zéro avec le début d’année paraissent ridicules… Ensuite, le Pass Sport sauvé, comme si la micro-mobilisation de l’automne avait marché, en réalité grâce à l’action d’un autre honorable député du Lot, comme quoi cette patrie produit depuis Gambetta des hommes utiles. Certes cela se produit grâce à l’amputation de quinze millions de réserve du Ministère des Sports, mais cela se comblera vite par des paris sur la Ligue 1 ou l’Open d’Australie. Si une fleurettiste sélectionné aux Jeux de 2036 peut continuer l’escrime grâce au maintien de ce dispositif, tout, les débats parlementaires et les dépenses flamboyantes, les tribunes journalistiques et les témoignages d’athlètes, les publis de réseaux sociaux comme les rappels stricts dans les bureaux, aura valu le coup…