Chronique n° 8
Louis Andrieu
Devenir adulte c’est parvenir à régler toutes les affaires pressantes et pénibles de la rentrée en quatre jours avec un boulot à temps plein au milieu. Dans une des rares boutiques d’escrime de la capitale, se retrouver debout dans l’entrée en attendant qu’un Philistin de presque trente ans de plus n’achète tout son équipement ; et ne rien dire, ne même pas soupirer puisque l’on est toujours le Philistin de quelqu’un et que l’on en restait un il y a un peu plus d’un an, un pseudo-amateur éclaire au mieux. Vous avez le visage trop long, me dit le vendeur compréhensif, et c’est l’indication physique la plus improbable depuis les vergetures de sportif évoquées par un dermatologue incrédule à quinze ans ; mais il me fait 5% de réduction sur la veste électrique en me parlant avec compréhension de l’étrange transfert ou rachat du club fréquenté. Trente euros et quelques centimes de TVA tout de même, de quoi encore plus sauver le Pass Sport, mais la connexion passe-t-elle encore entre l’Avenue de France (Ministère des Sports) et Bercy ? Comme Mendès-France n’est pas loin dans l’onomastique parisienne entre ces administrations, osons penser que le gouvernement par le choix du tout neuf exécutif passera par un sauvetage du sport pour tous.
Ce dilemme ou cet impossibilité du tout à la fois ne s’avèrent pas plus compliqués ou labyrinthiques que celui de Brianna Vidé reclassée après un test de classification, ou en réalité classée nulle spart, ni handisport ni valide. Vidé, dont la dignité tendue debout avant de s’installer dans le fauteuil et la capacité à susciter la soutien de la foule démontraient tout le potentiel iconique, empêchée de concourir parmi les autres escrimeuses en fauteuil alors que son pied bot ne lui permettrait jamais de gagner en quinze touches face à son équivalente parmi les grandes épéïstes. Parce que son handicap serait trop invisible ? Les tests paraissent reproduire les biais de certains regards se demandant ce que John McFall faisait comme astronaute handicapé dans la proo 2022 de l’ESA, juste car il se tenait debout avec une prothèse. Empêcher une escrimeuse-fauteuil de haut niveau de concourir alors-même qu’elle ne pourrait pas viser les titres parmi ceux classés comme valides : façon de dire qu’elle serait trop handicapée pour les assauts de bout de piste mais trop avantagée pour les esquives assises rapprochées ? La médecine du sport et les classifications catégorielles n’ont pas fait mieux, ou en dehors des réalités, depuis les débats ontologico-endocrinaux sur la féminité ou pas de Caster Semenya. Bref, puisque ces chroniques, à défaut de baptiser par le feu les athlètes admirés, servent à clamer dans le désert contre les incongruités, celle-ci envoie son amitié et son soutien à celle dont le sabreur de fonds tint la tête géante dans les tribunes du Grand Palais, en tee-shirt des Bulls et hurlant depuis le bas de la tribune pour que le public français trop policé se réveille enfin dans les derniers relais.
Après tout nous voici à l’aube de la première Fête du Sport, un dimanche car après tout, si cela doit tomber tous les 14 septembre, je ne sais pas si tous les Franciliens stressés seront tentés d’essayer le sabre Rue de Rivoli (trop de rues parisiennes dans ce texte) en sueur ou avec les premières écharpe en laine après un lundi de travail… Après tout, un pays a les gloires ou les ingratitudes collectives et budgétaires qu’il peut, et l’on ne peut déjà plus regarder sur le site de la télévision publique les exploits de nos fleurettistes en petite finale ou la finale de nos vainqueurs en cécifoot vengeant la France du football face aux Argentins. Cela dit, dans la rubrique honte nationale, devoir payer un visa temporaire pour aller voir nos escrimeurs en fauteuil aux prochains Mondiaux représe là aussi une douloureuse de taille… Cette chronique septembrière à défaut de devenir septembriseuse (vraiment pas le genre de la maison) veut récupérer le genre râleur épique qui sonne si bien sous une plume française. Comme la carte blanche fut promise par la tenancière de ce site, j’en profite pour improviser les lignes et écrire avec parrhésia mais sans fiel. Reprise des entraînements la semaine prochaine, dans une rue impériale croisant avec la plus grande gloire de Châteauroux avant un certain acteur (si ça ce n’est pas de la paraphrase topographique transparente). Une faune de sabreurs mal élevés dans les beaux quartiers sous peu ; des collisions à venir avec les fleurettistes sur les pistes voisines ? Mais je ne veux pas conclure sur des clichés, voir en nos cousins des versions policées ou civilisées de nos thumos. D’où le titre de cette chronique, qui leur applique le cri appliqué aux utopistes par un grand rappeur pendant notre adolescence. Après tous les causes ne manquent pas en cet automne commençant ou dans les rues comme au bord des pistes, je commence à porter une échape aux couleurs ukrainiennes me faisant passer pour un entraîneur de ce pays ou un vrai internationaliste. Bretonne en réalité, elle aussi achetée en croyant sauver son pays et un tout petit peu le budget des Sports…