Le Sabreur de Fond
Chronique 6
Louis Andrieu
Comme chacun sait, Mitterrand était fils de vinaigrier, Monnet fils d’un marchant de cognac, et cela comptait plus que tout dans leur Charente natale, où en principe jamais le premier n’aurait pu panthéoniser le second. De même, les sabreurs traînent ensemble, les fleurettistes trouve l’épée ennuyeuse et les épéistes pensent que les sabreurs ne font que hurler à bout de souffle sur les arbitres. L’auteur de ses lignes se refusa à commencer l’épée à dix-huit ans pour ne quand même pas se fader l’apprentissage d’une nouvelle arme. L’amateur éclairé plaint les escrimeurs-fauteuils français ou étrangers qui, par pénurie de pratiquants, doivent maîtriser les trois quand bien même ils n’excellent que dans une (la pratique handisport restant un axe à développer d’urgence d’ici Los Angeles 2028, et là aussi j’en appelle à un mécène ou un gagnant de lotterie, qui pour sûr nous lirait au petit-déjeûner).
Je reviens donc sur la tripartition de ce sport par les scènes de mon bureau, où la voisine d’en face pratique l’épée, ce qui suscite blague sur l’attentisme et les mouvements parallèles perpétuels des jambes de ma part. Je ne les pense pas, mais fais le sabreur direct, prétendant crier sur mes touches ou les tirer en respirant à peine, parce que cette arme suppose des offensives permanentes, pas de tactique et surtout des dents serrées même en cas de point encaissé sur une énorme fente vers notre épaule. Le nous sommes pour nous-mêmes des inconnus : il y a une bonne raison à cela. Nous ne nous sommes jamais cherchés de Nietzsche dans l’intro de Généalogie de la Morale s’applique à fond aux escrimeurs, loisirs comme professionnels, qui paraissent incarner leurs armes dans leurs attitudes. Ainsi l’équipe de France d’épée féminine donne envie de causer autour d’un thé vert alors que les Frères Patrice nous motiverait à sortir en boîte en Lambo : caricatures à peine prononcées.
D’un point de vue d’éthologue, d’ailleurs, il suffit de regarder l’attitude des Patrice, la meilleure fratrie de sabreurs et pourtant pas les plus imposants physiquement, pour voir qu’ils font les sabreurs, étendent les bras, crient, bondissent, s’embrouillent avec les arbitres, se grandissent et s’affirment. Personne n’imgine un sabreur discret ; tout le monde suppose un épéiste élégant, et Enzo Lefort près des catwalks comme Maxime Pauty dans une vidéo auprès d’un parfumeur sur son Instagram passent bien mieux parc que c’est eux, parce qu’ils représentent le fleuret.
Je fais rire une amie connaisseuse de sabre sans pratiquer en imaginant la rentrée de septembre dans le nouveau club ou plutôt la section déménagée ; en arrivant à la première séance pour alpaguer tous les mecs, lancer des provocations, défier n’importe qui, prétendre que je vais mettre trois touches de suite en ataque bout de piste, et bien sûr parler fort, se la jouer et si possible écarter les jambes quand ma lampe m’allume. Elle remarque consternée mais n’y croyant pas : tu ne peux pas faire ça, ce n’est pas toi. Alors, soit, finissons-en avec l’ego-trip et je promets aux pratiquants de la Rue Éblé, aux passants près de l’Hôpital Necker, toute ma bienveillance.
Avant d’aller croire sauver le Budget de mon pays en achetant la correspondance de Joseph de Maistre et une étude sur les généraux putschustes d’Alger en 1961, j’échète L’Équipe et son supplément du samedi sur la colère des pratiquants de handisport un an après les Jeux. Figure en couverture un escrimeur en fauteuil, et l’article s’ouvre sur une visite au Masque de Fer, historique club lyonnais qui dès septembre dernier dut refuser des curieux par manques de moyens ou de bénévoles pour les aider. Diable, nous en sommes là, que je conclus sur les chaises du Luxembourg, devant les courts de tennis qui, au demeurant, ne sont jamais fréquentés par des joueurs en fauteuil (hormis venir avec le RER B ou en bus, toutes les solutions de transport leur paraîtraient une épreuve). Le fait hallucinant d’oubli ou de mauvaise volonté implicite de l’absence d’un portefeuille pour les personnes handicapées dans le très court exécutif de l’automne dernier (bel euphémisme pour ne pas donner de nom) est rappelé. Je ne sais pas à quel point Marie Barsacq, pour qui la phrase pas ça ou pas vous risque de plus que jamais convenir selon les prochains arbitrages budgétaires, s’intéresse au handisport ; elle peinait à argumenter début juin face au sentiment d’abandons des sportifs médaillés, pour qui le fameux creux post-2024 devient en réalité abyssal. La plateforme Soutiens Ton Sportif leur ait certes ouvert, l’article de L’Équipe mentionnant la cagnotte d’un para-badiste qui a reçu 415 euros depuis la parution de l’enquête vendredi soir ; deux escrimeurs-fauteuil complètent le tableau.
Le chaland a-t-il pu par ailleurs voir beaucoup d’escrime-fauteuil à la télévision depuis un an ? La question tient volontairement du rire jaune puisque même les Europes et Mondiaux d’escrime ne trouvèrent aucun diffuseur. Le parasport ne dispose d’aucune taxe affectée donc d’aucune certitude budgétaire, dépendant d’un bon-vouloir politique bien moins porteur quand les rentrées fiscales stagnent et que le taux d’épargne à 18,5% pénalise les recettes de TVA. Chez les escrimeurs aussi demeure cette question qui ne devrait pas se poser : si l’on m’ampute d’une jambe, est-ce que mon club pourra encore m’accueillir ?
En réalité, on en revient au constat formulé à une amie (une autre, une Dionysienne, c’est dire) pour la consoler de notre médaille de bronze perdue de très peu face aux Thaïlandaises en épée féminine par équipes lors des Paralympiques au Grand Palais qui, là aussi, nous transforma en ultras pacifiques : personne ne demande à nos fleurettistes de maîtriser le sabre, et pourtant notre vivier en escrime-fauteuil est si faible, pour le moment, que nos olympiens tirent dans les trois armes, et que les jeunes Brianna Vidé et Clémence Delavoipière se trouvèrent accompagnée par Cécile Demaude, née en 1972 (ce qui n’enlève bien sûr rien à son talent). En réalité, il manque à l’escrime-fauteuil français un mécène ou un très grand sponsor comme ceux accompagnant la FFE (qui elle-même manque d’un gros partenaire historique comme BNP pour la FFT, non pas que cela garantisse des médailles et des titres, ceci était une pique facile et j’ai maintenant 900 000 licenciés comme ennemis). En bon Nancéien, je découvre avec stupeur et joie le soutien de la Moselle au parasport, rare département n’ayant pas encore sabré dans les dépenses de soutien au Sport en 2025 ; comme toute la classe politique française lit bien entendu ces chroniques, si la Haute-Garonne pouvait continuer à aider financièrement Brianna Vidé, si Mme Delga et sa Région par extension pouvait poursuivre leurs efforts pour le parasport… La bataille des moyens continue donc, après tout même l’accessibilité d’une ligne de métro parisenne (la 6) dépendra de la fréquentation du réseau et de la suppression ou pas de lAFIT dans la simplification qui nous attend (passage obscur volontaire) ; et en 2032 au mieux, et avec des études préalables financées par la Région Île-de-France et la Ville de Paris sans soutien pour le moment de l’échelon central… Et dire qu’après devoir acheter des contre-révolutionnaire pour que ma TVA sauve le Pass Sport, je devrai peut-être payer des pleins d’essence en Seine-et-Marne pour que le supplément de TICPE sur la facture aide à la mise en accessibilité du réseau ! Mais cet exemple comique cherche aussi à montrer que tout ne peut pas reposer sur nos actions individuelles, même si nous faisons tout pour agir à nos échelles, pour faire en sorte présentement que le parasport ne soit pas le jumeu encore plus sacrifié, aux côtés du sport, pour les prochaines décisions de dépenses publiques par l’État et les collectivités territoriales.