Des causeries et des saints

Le Sabreur de Fond Chronique 12

Louis Andrieu 

Commençons mal 2026 en parlant politique sportive ou des effets de la politique sur le sport. Écoutant le Ministre de l’Économie, sur lequel je ne dirai rien par juste devoir de réserve, exposer tout ce que ne pouvait contenir la loi spéciale (la garantie de dette pour la Nouvelle-Calédonie, des assurances contre les émeutes pour les communes), je pensais qu’elle ne contenait, de même, aucun budget des Sports. Me revinrent alors de mauvais souvenirs de janvier et février 2025, quand la FFE, comme les autres fédérations, indiquait ne pouvoir recruter aucun jeune en service civique, ne titulariser aucun cadre technique, n’accueillir aucun stagiaire. Cette pierre vint s’ajouter à la somme des griefs locaux pour convaincre nos parlementaires d’enfin adopter un Budget cependant que le mouvement sportif se mobilisait pour sauver l’ANS et un plafond de taxes affectées. Va-t-il falloir en repasser par là dans ces premières années de l’année ? Et de fait dès la première semaine, la FFE afficha de nouveau la suspension de toute entrée en service civique, en l’absence de Budget, un des quelques milliers d’exemples de la non-marche normale de l’État sous les propos rassurants de presque tous les bords politiques. J’attends les prochaines bannières au CIP…

  L’époque proposait fin décembre une rare source de joie dans une vidéo d’un peu plus de quatre minutes représentant Jade Maréchal retrouvant l’audition de son oreille gauche ; pile ce que les réseaux sociaux proposaient encore en masse y a quelques années avant que leurs fondateurs décident de faire passer leurs algorithmes dans les préférences négatives. Et aussitôt le dilettante amateur, l’éclairé un peu trop pharisien, pouvaient se reprendre et se rendre compte qu’ils avaient admiré la fleurettiste depuis uelques années, admiré ses médailles dans les jeunes catégories, en ne remarquant rien de ce handicap. Cette réalisation soudaine, ou John McFall s’avançant debout et souriant parmi les nouveaux astronautes européens au risque de faire se demander à beaucoup en quoi il était disabled, ou l’affiche au travail nous rappelant que 80% des handicaps sont invisibles, rajoutent une couche d’inclusivité en un début d’année semblant avoir oublié les promesses des JOP 2024…

  Mais au milieu de l’ennui du début janvier, une rediffusion de Sport en France proposait un retour sans nostalgie ni même déprime post-JO dans un long entretien avec Sébastien Patrice, difficile à voir sans un sourire constant et même des douleurs faciales d’enthousiasme à le voir promettre au journaliste deux adresses marseillaises parfaites pour la bouillabaisse. Ça ou sa mention de sa recherche frééntique d’une Rolex introuvable ; très vague amateur de Yema, le sabreur de fonds se demande quand il accompagnera le médaillé olympique dans une virée horlogère.

  Coupe du monde de fleuret féminin à Hong Kong et le gag typique n’arrivant qu’aux très bons clubs régionaux se produit : quatre Françaises se retrouvent dans le même mini-carré et se dispute le privilège de s’éliminer entre elles avant de tomber sur Lee Kiefer. Toujours Kiefer ; toujours la perfection stratosphérique, l’allure imposante malgré sa petite taille, l’impression qu’elle mesure deux mètres et que son torse demeurera intouchable, et c’est Thibus qui perdra malgré neuf touches marquées ; diable, que partie remise, pensons-nous, avant de nous demander si une insomnie dans la nuit de samedi à dimanche justifierait un tour sur Fencing TV pour voir l’épreuve par équipes. C’est justement à travers les affres du décalage horaire mal calculé que je ne me connecte sur cette chaîne que trop tard, à la fin de la finale entre hommes au tournoi d’épée dans les Émirats-Arabes-Unis ; rembobinage express pour retrouver la finale entre femmes et tomber sur 8-8 entre Candassamy et son adversaire italienne.

  Or cela renvoit aussi à une autre vidéo entrevue début janvier, d’un Youtubeur amateur d’escrime en visite à l’INSEP et demandant à une jeune épéiste de citer son athlète préférée dans son âme : Candassamy vint tout de suite, un peu comme les sabreurs, des deux genres d’ailleurs, citent très spontanément et presqu’unaninement Áron Szilágyi. Les anglophones parlent d’historian’s historian ou de composer’s composer pour citer des intellectuels ou artistes plus appréciés par leurs pairs que par le grand public ; et il semble bien que l’épéiste française soit l’épéiste des épéistes. Souvenir aussi d’un papier sur elle dans Le Monde ou son entraîneur disait, je paraphrase, que quand tout s’enclenche chez elle, c’est du Mozart sur la piste. Et de fait, à partir de l’égalité par laquelle je découvre sa finale, tout ne sera que maîtrise, touche défensive audacieuse et très bonne distance trouvée, mise sous pression de son adversaire pour ne jamais se faire rattraper. Louis Boulay de L’Équipe parlera de victoire enfin rapportée pour une athlète habituée aux deuxièmes places ou honneurs ; mais la voyant tirée, je pensais, comme devant tout athlète donnant une impression de facilité, à Stephen Curry expliquant toujours que sa fluidité à trois points, l’air de routine qu’il donne, résulte de centaines d’heures d’effort. Ce total s’observait avec éclat dans la finale de Candassamy et confortait les éloges répétés aux collègues sabreurs incrédules ou juste non-intéressés, sur la génération dorée que semble incarner l’épée féminine française (et en attendant encore le retour d’Auriane Mallo-Breton).

  De nouveau le trajet à travers le Garigliano, en pensant aux amis et collègues demandant qui est Juin, vers la Porte de Saint-Cloud, en espérant pouvoir prendre un café au comptoir sans se faire engueuler Avenue de Versailles, avec un peu plus de lumière que pour les France autour du solstice d’hiver, pour le CIP, sésame obtenu là aussi avec une petite réduction pour les licenciés, que les rentrées mensuelles de TVA me pardonnent. Pas réveillé pour les premiers matchs, du moins pas autant que la tribune en feu et contre tous pour France/Algérie, laissant surtout entendre des Allez Sami sur le dernier relais, pendant que le banc français ressemble à La Leçon d’Anatomie de Rembrandt. Le temps d’une sieste, changement de tribune pour mieux voir USA/Grande-Bretagne et France/Autiche ; Savin qui gagne le premier relais, Clos et son homologue autrichien qui s’envoient de réelles amabilités d’un bout de piste à l’autre. Le sens de l’attaque d’Anane, la distance toujours trouvée, les attaques en corps-à-corps qui allument valide : du grand art. Je distingue mal le nom du gaucher lançant le troisième bout : Bibard, et sa confiance mêlée de stress plaît pendant que Bird tente de résister aux superbes contorsions étasuniennes, à en tomber sur le dos à travers le fil. Massialas et Pauty, seigneurs pour le moment au repos, observent tout, pourraient se viser du regard en diagonale pendant que Le Péchoux s’angoisse des dix-huit touches déjà marquées par les Allemands face à ses Jaonais.

  Retour de Bibard en piste et duel de gauchers à venir. Leurs cuisses pliées à faire peur, les imprécations françaises vers l’arbitre qui n’accorde rien : 20-18 ! Puis Thyvan score la 21ème en parade-riposte avant de pointer la tribune et la table, façon de les revendiquer, et ça le motive pour les deux autres, il demande le soutien du public. Le temps d’un arrêt médical permet de regarder Allemagne/Japon et de l’apprécier tant chaque touche paraît désespérée, constituer une victoire, comme l’élimination du second pays formerait le premier événement du dimanche. Cependant qu’Olivares, pour les États-Unis, marche sur l’eau, tout lui réussit, il frôle le shrug jordanesque en rejoignant son banc. Anane accélère sur le sixième relais : 5-2 en une minute et le talent pour parer la tentative de troisième touche de son adversaire avant de finir et de transmettre le relais à Pauty, dont l’arrivée réveille les tribunes. Des pas en bonds, un bras droit parfaitement plié : chacun reconnaît l style. Idem sur ses attaques sous le bras de l’adversaire, les touches sans contact, le bras gauch rapide sur celui d’en face comme pour lui dire bien joué, peut-être la prochaine fois ; douze touches d’écart après ce qui ressemble à un échauffement, en fait une démonstration de maîtrise.

  La remontée japonaise entraîne hurlements et sauts dans l’assistance ! Kazuki Iimura, nouveau héros parisien, et les Nippon ! qui descendent des gradins avant l’égalisation… Dix-huit secondes à l’horloge et il marque la quarante-cinquième alors qu’il enr este treize ; les décibels explosent, il court bras droit ouvert comme un tennisman, en arc de cercle, grand sourire, l’arbitre doit le retenir une fois de retour sur la piste. Changement d’ambiance dans la salle annexe où l’Égypte conclue face à Taïwan grâce aux attaques terrifiantes de Hamza. 

  Chose surprenante, le public applaudit les athlètes internationaux neutres quand ils sortent les Italiens, sans doute car ces derniers éliminés ouvrent toute unepartid dutableau. Massialas se présente enfin pour édbuter face à la Chine, se place en contrôle dès la première touche, ne laisse aucun espace à son adversaire, vise sans efforts le dos ou le flanc lors des rapprochements. I’m trying, lance-t-il à son père sur le banc. Héros de la veille, là pour faire aimer son sport dans son pays (pas gagné) comme sa nation en Europe (pas beaucoup plus simple), ses attaques du bras droit relèvent du killing them softly : même pas essoufflé après son relais gagnant. Zeng contre Olivares ensuite : que des attaques précises, échanges de bons procédés, maestrias.

  Revoir Hamza face à la France et il n’est pas venu pour rien, se jette sur Bibard avec détermination ; le Français n’en défend que mieux mais l’évidence caché dans l’escrime égyptienne ne se trouve pas encore : 8-4 pour eux, Thyvan décriche la cinquième au corps-à-corps, se motive, obtient du thumos par ses équipiers. Hamza, nouveau gymnaste, défend aux trois-quarts dans le carré de fond de piste, évite la touche. Septième puis huitèime françaises, et observer Bibard tendre le bras droit vers Pauty qui selève, exulter sur l’égalisation, transporte, comme ses gestes de la main droite dans les dix dernières secondes : il ne donnera rien, intime Hamza de venir s’il ose. Clos n’exprime presque rien pendant que Savin s’échin ; concentré sur la feuille de match, il incarne la solitude de l’entraîneur de fond, chaqu riposte française gagnante détendant difficilement le public. Enfin un sourire pour le sherpa français sur la dix-septième touche, les tribunes qui pensent que tout devient moins compliqué.

  La défense française repose sur la stabilité, l’exploitation des erreurs égyptiennes pour placer des ripostes sûres ; d’autant plus sûres, bien entendu, que leur naturel repose sur une perfection technique. Ainsi du mouvement de bras droit rapide d’Anane pour marquer la vingt-cinquième. Hamza/Pauty ou l’élève audacieux face au maître, chez qui tout réussit sur les trois premières touches ; la quatrième mise sur la défensive presqu’en sortie de piste ; la cinquième en attaque alors qu’il reste deux minutes une seconde à l’horloge, mais l’on s’enflamme trop vite, juste une seconde d’action en plus pour la trentième de l’équipe : un 5-1 clinique.

  France/USA en demi-finales, l’éternelle rivalité depuis le bronze de panache des premiers aux JO 2024. Pauty en capitaine motive tout le monde et touche la tête de Savin qui commence face à Massialas. Les deux se tâtent le temps de deux lampes grises avant la première touche française ; ça part en contact sur la deuxième, étasunienne. Tout le monde croit en la troisième pour nous mais Massialas allume, puis met deux points d’écart sur une attaque parfaite, avant que Savin ne réplique, puis attaque l’épaule gauche pour égaliser. Mais le Gréco-Taïwano-Américain remporte son relais avec le juste écart entre le talent et la pleine maîtrise qui fait la différence. Anane contre Itkin : le Français comprend son adevrsaire, se jette sur lui, revient à 5-5. Idem pour prendre l’avantage, avant de le laisser venir pour marquer la septième, entrer dans on jeu et entraîner un changement de fleuret après la huitième. Pauty obligé de le calmer sur son attaque suivante, encoe un peu d’attente pour le 9-5, et fin du relais après cinquante-six secondes d’action à peine : oh le chef d’oeuvre !

  Je regarde ensuite Massialas père faire redescendre Itkin dans le box, le rassurer, lui dire que rien n’est perdu. Bibard/Olivares sur la piste. Ça envoie, deusx offensifs, le Français bloque le fer de son adversaire pour inscrire la troisième touche, puis un choc en milieu de piste, Olivares manquant de tomber sur une fente juste arès. Mais il marque trois points de suite sur de somptueses attaques, incontestables de technique. En plus je me trouve assis à droite de Grecs anglophones encourageant sans cesse Marcello, ou criant presque des Short quand les attaques françaises échouent. 14-14 : personne ne prétendait que ce serait simple. Itkin revient face à Savin, qui se met en marche pour les premières touches ; on sent le ciblage, ou l’envie de venger les attaques incessantes et imparables de l’Étasunien lors du CIP 2025. 20-18 USA et Bibard se présente face à Massialas : l’heure de la grandeur. Trente-six secondes sans touche valable, puis quarante-cinq… Lampe rouge après cinquante-sept, plus qu’une touché d’écar, Bibard défend dans 10 cm2 avant de repartir et d’égaliser avec bravoure. De l’escrime-survie, des secondes lourdes, si peu d’écart entre les deux. Un 25-25 de combat, Clos qui hurle quelque chose pour son athlète, du style mais tu l’as, de quoi tu parles, le seul type calme du Stade Pierre de Coubertin.

  Ai Anane canalise Olivares, au moins cela calmera mes voisins, mais 27-27 et une priorité étasunienne nous tendent. Riposte dans le dos pour la vingt-huitième touche française mais Marcello marque bien en premier la trentième et les cris redoublent à ma gauche. Et soudain tout réussit à Itkin, les attaques de Bibard paraissent sans espoir, les injures contre le sort s’enchaînent en tribunes. Pauty rentre avec six touches de retard, rien de perdu. Trop concentré pour noter, je me lève sur le 36-39 et il faudrait neuf touches d’Anane pour l’emporter… Contre Massialas en plus. Qui change de cuirasse à 41-28 par soupçons français d’éraflures, résultat Alexander se retrouver avec Meinhardt dans le dos. Ça lui réussit puisqu’il marque sa quarante-deuxième en poussant le Français en fond de piste et la dernière par une très belle ripose. Défaite de sept touches sur une somme de détails après un très beau combat ; la rhétorique calme et strice de Clos assisté par Mertine, observés de dos. Are you a journalist demande le plus jeune gdu groupe à ma gauche pendant que je pars ; si eux au moins y croient…  Le lendemain je lis Clos déplorant que ses fleurettistes ne sachent pas se détendre, s’amuser lors du plus beau tournoi du monde, devant leur public ; et Pauty louer ce magnifique tournoi et l’amour des tribunes pour les Français. Nous leur pardonnons tout et attendons les Europe et les Mondiaux pour les voir sur la boîte, réussissant à débloquer le 5% d’inspiration dans la technique qui les bloquent, selon leurs aveux. Pas le temps de féliciter les fleurettistes françaises qui battent enfin les États-Unis avec Pauline Ranvier qui vainc Kiefer sur le dernier relais ; et de continuer à penser aux épéistes masculins qui poursuivent leur quête de grandeur, eux aussi nous surprendront même face aux trois coins du monde en armes (Shakespeare).