Le Sabreur de Fonds Chronique 11
Louis Andrieu
Une compétition d’escrime est comme le chapitre de Quatre-Vingt-Treize sur la Convention : tout repose sur des noms propres, les prénoms et origines ne s’éclaircissent que par des recherches complémentaires. Aussi cette chronique sur les Championnats de rance comportera par trop de patronymes, que l’indulgence vienne malgré tout.
L’odeur de la compét en intérieur, cette sueur électrique en condensation des tireursvers les spectateurs, ces derniers toujours impuissants face à l’action. La rapidité des rencontres vite pliées, et aussi le instants comiques quand deux épéistes s’éternisent à 12-10. Le soir face aux finales, avec des comparses du club d’humeur méchante, l’on suggèrera de créer une vidéo de commentaires d’épée par des sabreurs, qui connaîtrait sans nul dout un succès d’estime dans le milieu. Mais ce matin, face à ce finale de tableau de 32, les deux s’envoient et à deux reprises le tireur de gauche perd la touche en corps-à-corps. Duel de gauches alors les coquilles se croisent et pour la troisième fois de suite celui en tête piège l’autre ; seuls les spectateurs matinaux entendent son cri, se perdant au fond du XVIème arrondissement, source de plus d’applaudissements qu’une victoire au milieu des autres.
Changement de salle à travers les couloirs de deoire et je me retrouve derrière les pistes annexes où le fleuret débute, comme dans un kop d’ultras ou de Coupe de France, remplis de proches et de parents faisant défiler le tableau final sur les téléphones. Ça s’échauffe ou estime les adversairespendant que l’abitre ajuste le fil d’Éva Lacheray. Spichiger contre Texier à sa gauche, et l’on pourrait toucher le second à la fin de ses retraites, le renvoyer vers son adversaire comme un boxeur sauvage dans Snatch. On peut aussi envoyer des clins d’oeil à Émeric Clos tout juste arrivé, regard sérieux à la De Niro, mais c’est pile quand on se distrait que Texier place une touche spontanée, attaque premier degré presque sans espoir, qui allume direct. Elle ne retarde que de peu le 15-6, de combat comme prononcé par honneur dans toutes les salles d’armes, les mots calmes de son entraîneur. Lacheray/Nayl/Mazille sur les trois pistes de droite et bien sûr le troisième nom fait penser à Frédéric Bazille ; la fleurettiste qui obtiendra le plus d’applaudissements de ses proches, toujours dans cette ambiance de court de tennis, centre mondial temporaire de cette arme. Le temps de revenir dans la grande salle des épéistes et Bardenet gagne ; sur la piste d’à côté le vainqueur lève son arme après sa victoire comme un torero, rugit, veut réveiller l’assistance avant que les regards convergent en diagonale vers une mort subite à 12-12 qui se règlera en faveur de l’escrimeur de gauche et en sep secondes.
Annonce d’un tireur spinalien sur une piste mais dur de le répérer, je fixe mes yeux sur Maury contre Gentille. Impossible de ne pas voir cependant dans le coin de l’oeil gauche Lucani sortir de la psite sur sa flèche pour une première touche. 4-4 entre eux deux à la pause, leurs clans dans la même tribune, autant d’audace et de pièges deux deux côtés. L’entraîneur de Gentille aussi stressé que son athlète, la chaise ne le contient pas, penché en avant comme pour lui envoyer de l’allonge. 8-8 ! Comment choisir un favori, face à l’art défensif de Maury suivi par une vive attaque pour sa neuvième touche… Gentille égalise en trouvant un angle en moins d’une seconde, l’horloge défile, la dixième avant la pause ? L’artbitre invalide la lampe rouge pour Maury qui place une vraie touche dans un mouvement de bras droit de dernière chance. Il l’emporte 15-12, trois attaques subtiles d’écart et le sourire de Gentille exprime un regret, ou plutôt la conscience du grand match qu »il vient de livrer.
Rien à raconter sur la victoire de Fortin car hormis son démarrage sans détails ni prisonniers je n’en vis que la dernière touche, obtenue en finissant à genoux, les yeux remplis de soulagement en retirant le masque. Le reste demeura obstrué par des spectateurs debout rejouant la jetée d’Orly dns les années 60. Impossible en revanche d’oublier leson des deux attaques gagnantes de Francillone pour l’emporter 15-14 alors qu’elle venait de chuter et que son entraîneur avait dû la relever ; trente secondes plus tard elle lui sautait dans les bras, et la croiser plus tard dans les allées avec le sweat de son club guyanais émeut comme rarement.
Je me retrouve toutefois debout aussi pour admirer Candassamy/Ubaud qui deviendra au fil des minutes la meilleure rencontre observée de la journée. L’attentisme de la première contre le rien à perdre, et la seconde qui ose une belle touche au flanc pour égaliser, en trouve une troisième à quatre secondes de la pause. Puis 6-4 pour elle qui arrache toujours les 10% qui séparent une bonne idée de touche d’une lampe favorable. Quarante-trois secondes d’observation et Candassamy touche, dans un contrôle magistral, simultanée quinze secondes plus tard. Ubaud parvient à 9-9 ! Mais sa dernière attaque en mort subite échoue d’un rien et l’organisation fluide du trounoi, les tableaux de 16 à débuter, lui laisse à peine le temps de réaliser sa victoire presqu’atteinte face à une médailéle olympique ; envie de descendre sur la piste pour l’encenser, et qu’elle reçoive mon estime si elle lit ces lignes.
Les amis et comparses du club de sabre étant arrivés, retour dans les annexes de ce matin pour observer les premiers matchs de cette arme. Ultra-bondé en tribunes, des spectateurs sur les marches, le président de la FFE passe sur les pistes, on se sent aimés, en même temps la concentration de médaillés olympiques sur un espace équivalant à trois terrains de squash s’avère singulière. Cecilia Berder à dix mètres de nous aussi, les frères Patrice qui arrivent même pas goguenards, bien sérieux. Tout à gauche, je ne peux qu’observer la solitude de Sara Balzer sur sa préparation. Contrairement aux amatrices entourées de proches et licenciés de leurs clubs, la perfection de l’Alsacienne n’existe que dans le silence personnel, la demi-piste occupée pour elle, le fait que personne ne l’approche ; dans ses gammes de feintes réalisées sans assistance, sans causer à personne. À l’envolée quelqu’un suggère à la compétitrice de notre club de se proposer comme sparring-partner ; la blague fonctionne d’autant plus que Balzer n’en a pas besoin et n’en réclame pas. Tout le contraire d’Apithy-Brunet qui parle, regarde les autres, même les assauts des moins classées, ne se comporte nullement en championne olympique. D’ailleurs, retournant vite de la salle principale où j’avais laissé mes affaires et des livres à remettre à une amie, j’ouvre vite une porte et la croise portant deux sabres lames en l’air comme n’importe quelle licenciée, m’excuse machinalement sans la reconnaître. Après leurs assauts, je cause à cette grande connaissance des personnalités différentes de nos deux sabreuses vedettes à partir du film Borg/Mc Enroe, sauf que bien sûr Balzer ne se comporte pas comme un clob de glace et de contrôle et que Manon ne hurle pas sur les arbitres. Le temps d’un intermède théâtral, retour pour les tableaux finaux et voilà que ces deux s’affrontent en quart de finale ! Et c’est justement Apithy-Brunet qui gagnera en restant dans le contrôle, sur la ligne droite de sa maîtrise, juste quand son adversaire perdra quelques dixièmes de perfection. En tribunes cela crève encore plus le cœur puisque bien sûr leur affrontement demeure exceptionnel et ne se rêverait qu’en finale, pas en match privant d’avance la perdante du titre. D’ailleurs Balzer partira sans rien signer aux jeunes fans descendant les tribunes ; personne ne la critique, par indulgence, et il sera singulier de voir Maxime Pianfetti répéter cette sortie de furia francese après sa courte défaite en demi-finales. Comment oublier ces demi-finales du sabre masculin ? Pianfetti qui prend deux cartons rouges pour des touches où son sabre se rapproche un peu trop de son poing ; Jean-Philippe Patrice qui le montre du doigt en souriant ; Rémi Garrigue qui balance son masque et implore l’arbitre après sa défaite : énorme ambiance dans le groupe olympique ! Les sabreurs masculins donnent dans tout les clichés de virilité et de sarcasme associés à cette arme, pas demain que l’on pourra réfuter les piques d’une collègue de bureau épéiste. Une demi-heure plus tard, Pianfetti remonte les tribunes en nous croisant et lui décocher un sourire ne décrispe nullement son visage, ce qui reste compréhensible. Quitter le Stade de Coubertin sur ses considérations sans voir Manon Apithy-Brunet déjà de nouveau championne de France comme une évidence mais une excellence simple, mais après les deux finales d’épée où les deux non-favoris, d’après les dires de voisins en tribunes, l’emportèrent. Après, aussi, la réapparition du président de la Fédé pour présenter au public un bel ensemble pour escrime-fauteuil en bois et ne pas gâcher d’avance l’annonce d’un partenariat entre la FFE, l’ANS et le Ministère des Sports pour développer le parasport ; il faut attendre la parution au JO d’ici début janvier, et sur cela aussi nous reviendrons…