Pass Sport pour l’épique

Louis Andrieu

  C’est la séance du mardi soir, celle où les loisirs débutants, reprenants et confirmés se mélangent, où les seconds disent ne me ménage pas aux troisièmes par orgueil, car le sabre n’est qu’une question d’egos, et où ceux-ci répondent je ne comptais pas te ménager. Où après huit mois de reprise on défie n’importe qui ou bien on lance je suis un bon sparring-partner à l’élément du groupe compétition qui squatte. Et l’on transpire déjà bien ; toujours choisir des tee-shirt rouges ou noirs pour que la sueur ne se voit pas trop. Pour se chauffer, on se place en face d’un type de notre taille, l’homme parfait a priori, plus sérieux que vous, plus attentif à son corps, qui ne démarre pas à fond, ne passa pas trois mois à ne mettre que des tombés dans le vide ; qui fouette et feinte en bout de piste, et si tu ne fléchis pas assez tu tomberas au-delà de la limite métallique. Une dizaine de touches, vous ne comptez pas, placer quelques contre-attaques, devoir pousser si loin et varier à un point les rythmes que les fentes génèrent des cris involontaires, que l’on ne desserre pas les dents quand nos bras allument ses lampes. Et là il lance : bon, en dix touches ?

  Et tes battements sont déjà à cent-cinquante mais tu ne peux pas refuser, réajustes le gant, montres la main non-couverte pour accepter. Tu enclenches un mode survie jusqu’alors inconnu, oublies ta myopie pour tout cerner, crois que tout ton honneur se joue maintenant. Tu prends 10 à 1 et te rends compte que tu as plus appris en dix minutes sur la piste qu’en trois mois ; c’est un 10-1 de combat, que tu frimes, avec ta seule touche sur contre-attaque avant un miracle de retraite quand il allait te bondir dessus. John McEnroe écrivit dans son autobiographie : je m’énervais sur le court parce que je m’échinais devant des types qui mangeaient des sandwichs aux fromages. Or l’escrimeur amateur comme semi-pro ne bénéficie même pas de ce cadre d’arène, du décor pour justifier ses efforts, et ta défaite glorieuse ne dit rien à personne quand tu la narres. 

Dans son entretien avec la Fédération Française de la Lose, par ailleurs peut-être l’interview la plus drôle donnée par un escrimeur ou une escrimeuse, Pauline Ranvier répond que le cliché sur l’escrime l’énervant le plus est sport de bourges. Enzo Lefort, entre deux défilés de mode (et pourquoi pas ? Je plaisante mais suis admiratif de sa diversification), prépare un documentaire sur les escrimeurs ultramarins, leurs parcours, comment ils s’inscrivent dans l’héritage sportif de ses territoires, leur intégration en métropole à leurs arrivées en sport-études ou à l’INSEP… S’il m’arrive de blaguer que l’on pourrait gouverner la France avec les licenciés de mon club de sabre, il reste évident que ce sport ne se résume nullement à une classe. Hélas, vu les réactions des élus écologistes du XIIème arrondissement interpellés pour sauver notre salle, il leur semblait que nous venions leur présenter un haras ou un club privé… 

  Je pense à cela en voyant le début de mobilisation pour sauver le Pass Sport, petite aide pour les 6-13 ans voulant débuter une discipline, comme si le pays ne connaissait pas des pourcentages assez effrayants de sédentarité ou obésité chez les mineurs… Contrairement au golf ou au tennis, l’escrime n’a jamais voulu devenir un sport de masse alors-même qu’il ne coûte pas plus cher et occupe bien moins d’espace pour se pratiquer ; empêcher les gamins admiratifs des bonds de Sébastien Patrice ou du jeu de jambes de Maxime Pauty de continuer un an après leurs exploits du Grand Palais tuerait tout prologue de cette ambition. Le mouvement sportif relayé par sa Ministre a réussi lors de la préparation du Budget à sauver les taxes sur les paris sportifs affectées à l’ANS ; et, cynisme à part, les triomphes parisiens en Ligue des Champions et les files pour miser sur Roland Garros autour de la Porte d’Austeuil même chez ceux s’y rendant à la messe tridentine, que l’esprit de Lustiger leur pardonne) montrent bien que la ressource ne manque pas. Je ne voudrais pas placer un 80-20 chaque samedi pour garantir l’accès au sport pour tous, puisque les volontaires s’en chargent, puisque les mairies et régions tentent de sauver la pratique amateure et les athlètes pros dans un creux de la vague post-olympique pas encore reparti vers Los Angeles. À l’État de jouer sa partition maintenant, de nous laisser penser que dans la TVA de nos tickets de caisse, les 5,5% du dernier bouquin ruineux acheté, les 10% de la pizza après l’entraînement, il y a bien sûr cinquante centimes pour notre prochain porte-avions nucléaires mais aussi un ou deux afin de garantir le sport pour les enfants.  Tout le monde ne deviendra pas Manon Apithy-Brunet sauvée de sa timidité enfantine dès qu’elle mettait son masque, ou Pauline Ranvier fascinée par ces Zorro en blanc sur la piste (et en même temps, blague de sabreur, il faut vouloir se compliquer la vie pour devenir fleurettiste), mais il serait avantageux de se retrouver aux JO d’Ahmedabad en 2036 (soyons imaginatifs ou réalistes) avec une petite élite de champions et pas assez de clubs et d’entraîneurs pour accueillir leurs jeunes remplaçants. Car l’escrime et la grande nation sportive promue par le CNOSF nouveau s’investissent à long-terme, exactement commme notre futur PANG (que quelqu’un trouve enfin un vrai nom pour ce porte-avions ; que la FFE milite pour Le D’Orolia) qui se retarde de neuf mois quand le Budget se décale de trois. Bref, entre gestion purement financière du sport par l’exécutif, incompréhension de la gauche de la gauche envers l’escrime qui force les honnêtes gauchistes et les gentils centristes parmi les licenciés de se rapprocher de la gauche de gouvernement, et les salles d’arme prises entre le marteau de l’attractivité continue du sport et l’enclume des finances locales plus ou moins en carafe, la lutte continue. Le sabreur de fond et les licenciés ne demandent pas, spectacle vu lors d’une visite à Nianjing, des gymnases de la taille du Stade de France avec des tables de ping-pong alignés ; mais des moyens et une aide pour gérer les 65 000 et quelques membres de la FFE et pourquoi pas viser les 100 000 en diversifiant les pratiques, agrandissant les clubs, maintenir les activités, développer le sport-santé, bâtir des salles d’arme allant de l’initiation des enfants aux vétérans via l’accompagnement du cancer du sein par la pratique sportive. Les municipales approchant, le Budget se concevant dans les prochaines semaines, entre quelques vidéos des Mondiaux (que les deux prochaines chroniques aborderont), que les escrimeurs de tout niveau, même ceux qui se croient surclassés et espèrent ne perdre que 15-6 face au meilleur loisir de leur club, même les épéistes regardés avec des yeux d’éthologue par les sabreurs (première blague, pas la dernière, sur cette arme), se mettent à la politique et mobilisent leurs proches aussi efficacement leurs proches que nos médaillés olympiques l’opinion il y a quelques mois.