Louis Andrieu
L’escrime, sport de gymnases, milieu feutré, discipline conventionnelle, populaire tous les quatre ans : passons sur les clichés. Une réalité cependant est que, comme à la Comédie Française, on ne peut pas s’y comporter comme un ultra en tant que spectateur. L’amateur contemple les milliers de supporters à Bollaert ou Geoffroy-Guichard, sautant en rythme, dos au terrain en sachant très bien qu’il ne pourra jamais ne serait-ce que proposer cela en compétition. D’ailleurs une singularité du Forvis Mazars Challenge 2025 fut l’invitation des groupes de supporters français formés pour les Jeux, qui improvisèrent des chants à la gloire de Maxime Pauty ou Maximilien Chastanet. Là, au milieu de cette fanfare, l’on pouvait sourire en constatant comme leur joie contrastait un peu avec le calme habituel des tournois d’escrime. Les tireurs des Jeux ont très bien narré leur quasi-choc en entrant dans le Grand Palais rempli de douze mille personnes (dont dix mille Français fanatiques), et l’auteur de ces lignes confesse avoir déchiré la couverture d’un carnet en cuir à force de frapper sur les gradins pendant le match pour la médaille de bronze du fleuret par équipes en escrime-fauteuil…
Je pensais à tout cela en regardant la remontée d’Anita Blaze et le dernier relais de Pauline Ranvier en finale des Championnats d’Europe. Déjà en contemplant cela sur Youtube ; seigneur, il m’est loisible de voir des tournois de natation ou des opens de squash sur certaines chaînes télé, ou même des rediffusions du Mondial 2018 sur une chaîne sportive gratuite, mais nos escrimeurs s’échinent à gagner des médailles sur Internet, comme de vulgaires streamers d’échecs. Et donc se produisit la situation classique du match perdu regardé d’un œil, puis le plat de salade posé pour se concentrer sur l’action, puis Blaze qui remonte à une touche… Tout cela à Gênes, face aux Italiennes, avec un public assez clairsemé, un peu hostile mais pas véhément. Une sorte de tentation du kop survint alors : peut-être aurait-il fallu les mêmes ultras gentils qu’au Forviz Mazars, quelques dizaines de Français en tee-shirts bleus pour faire basculer la rencontre encore plus dans l’irrationnel, donner ces 2% de motivation pour tout renverser.
Jours de finales et matchs couperets en rugby, lesquels donnent lieu à des envahissements de terrain au coup de sifflet final, des milliers de supporters se ruant sur les joueurs, les enlaçant ; étrange instant de rencontres entre des fans gringalets et des colosses en sueur. Or, tout comme on ne peut pas lancer un Seven Nation Army en enlevant sa chemise à la fin du Bourgeois Gentillhome salle Richelieu, on ne peut pas envahir la piste en cas de victoire,ni directement consoler des fleurettistes défaites à la mort subite, pourtant autant en sueur et au bout de leurs vies que des rugbymen à la 80ème. L’on voudrait pourtant juste dire à Ranvier (et utiliser son nom de famille avec la même familiarité respectueuse que les fans de Nancy ou les admirateurs de Kopa ou Jazy il y a soixante ans) que perdre d’une touche n’est pas risible, que personne n’a le droit de la critiquer, que le ridicule est de se prendre quinze touches d’écart, pas de tenir le score sauf à quelques secondes près ; et à ce stade on commence à citer la fameuse tirade de Michael Jordan sur les tirs ratés. Mais quel président de groupe de supporters, quel capo de kop, s’en chargera ? L’escrime, surtout face aux Italiens, est bien plus important qu’une affaire de vie ou de mort. Plaintes sans pleurs, caisses et fentes : c’est la solitude du sabreur de fond, et cette passion soudaine, ce style sur la piste de faux calme, ce sang-froid associé au pic de stress, formera la matière de cette chronique, cette traversée curieuse d’une fédération et d’une discipline aussi glorieuses que peu étudiées.