Chronique 5
Louis Andrieu
Ces Mondiaux semblent ne jamais finir, on les reprend un samedi matin anniversaire des Jeux avec les huitièmes de finale de l’épée par équipes et la France déjà bien en tête face au Kazakhstan ; les Estoniennes en passe de sortir la Suisse ; du suspense à Ukraine-Canada, où cette jeune Anna Maksymenko incarne une audace face à l’attentisme de son adversaire, tente des touches aux pieds et aux jambes, bondit plus qu’elle ne stagne, tente de maintenir l’équipe à six touches d’écart seulement. Idem à Hongrie/États-Unis où Eszter Muhari se met en chasse face à Hadley Husisian, ça fait du 8-2 sur le relais tout de même et elle s’acharne comme une fleurettiste dans le combat rapproché pour mettre des touches dans une serrure : de l’épique technique à 10H15 heure française. Et entre ses espaces trouvés au bras droit adverse et un carton rouge étasunien, ça fait du 13-4 sur le relais et il faut un miracle de parade-riposte sur une attaque ratée avec trois secondes au chrono pour que les États-Unis l’emportent 45-43. Dernier match à se mettre sous la date, Suisse/Estonie donc, et les épéistes confédérées féminines n’ont pas le même rejet de certains drapeaux que leurs collègues masculins, ne traiteront pas leurs adversaires de descendantes de hobereaux allemands colonialistes, bref la politique imbécile dans le sport a ses limites… Bien plus tard, blagues sinistres retenues face au huitième de finale AIN/Chine en sabre féminin par équipes, où le libéral de base ne sait qui supporter, sachant que les gagnantes tomberont contre la France, mais se surprend à voir les secondes battre les premières, grâce à deux relais hargneux. Mais le travail nous absorbe et seuls des messages collectifs, dans la file pour des pommes de terre bios (puisque là aussi, il faut espérer financer à la fois le PANG et le Pass Sport en achetant national, pardon, souverain), nous informeront de la victoire en finale des sabreuses françaises, dont une issue de notre club historique et pourtant bientôt fusionné avec un géant parisien.
France/Italie en épée femmes par équipes, et le commentateur en français de Fencing TV nous apprend qu’Éloise Vanryssel se forma à l’Académie Beauvaisienne d’Escrime ; comme quoi, même si l’Aisne ne soutient plus ses associations sportives, il restera l’Oise. Elle bouge ses jambes comme une boxeuse, envoie la lame de Santuccio en l’air avant de lui mettre une riposte : esthétisme constant, les deux épées fendant l’air, de la chorégraphie improvisée. Bien sûr, pour tout sabreur, le spectacle de l’épée relève d’un attentisme incompréhensible, tout comme l’on se demande devant du fleuret pourquoi se prennent-ils autant la tête ; mais l’oeil se console devant les touches sur le pied de Vanryssel ou l’attaque à la cuisse de Lauren Rembi. Par équipes, l’épée équivaut à un match d’échecs comme on le pratique en classiques ou sur les tables en pierre d’Auvergne du Luxembourg : une ouverture mystérieuse aux néophytes, un milieu de partie à base de micro-gains, et un final où tout s’accélère, prompt aux erreurs même pour qui mène ; pour cette phase, Alexandra Louis-Marie se retrouva chargée de contenir les attaques italiennes, de maintenir son opposante à distance pour assurer une place finale. Le temps d’une sieste, on se remet sur le site vidéo de la FIE, pense mais que fait Alexandre Bardenet à la petite finale du fleuret, mais c’est en fait Gergo Szemes, et il faut redevenir sérieux pour espérer un bronze français.
Et de fait, entre lui et Gergely Toth qui nous ferait écrire Der Toth ist ein Meister aus Hungar en hommage à Celan, pas le temps de sourire que cela fait du 31-21 pour nos rivaux ; match parfait de leur part. Il y aurait quelque chose à écrire sur le jeu de Maxime Pauty en dernier relais avec un gros écart au score ; l’ayant vu à l’oeuvre face aux Étasuniens au Forvis Mazars de janvier dernier, j’en témoigne. Les cuisses plus que jamais tendues, les marches imposantes, la concentration rayonnant jusqu’aux tribunes : la conscience qu’il faut se la donner puisque soit l’on perd avec un épique jamais ridicule, soit l’on remonte et ça entre dans les livres d’histoire sportive (le sujet le plus futile de la science historique, soyons honnêtes). Le physique de Pauty et sa barbe entre le négligé et l’entretenu rajoute à ce côté athlète antique, ou alors c’est le type de corps, aux cuisses aussi bombées que le torse, qui impressionne tous les genres et chaque orientation, cultivé par l’école française du fleuret pour les tireurs masculins ; toujours est-il que l’on ne le regarde pas comme n’importe qui d’autre quand Émeric Clos l’envoie rattraper sept touches, notre meilleur atout face aux meilleurs tireurs mondiaux.
Une telle inquiétude ne vint jamais lors des neuf relais de nos épéistes face à leurs consoeurs neutres pour citer le commentateur angoissé de Fencing TV, et l’on se dispensait de chercher le lien de l’une ou l’autre avec une fameuse armée depuis longtemps infâme. Candassamy et Louis-Marie n’incarnaient même pas une hargne invocable par cliché un an après une finale olympique perdue sur du 0,02% tournant en notre défaveur ; leur escrime, leurs techniques, leurs parades-ripostes, leurs lames adverses évitées lors des flèches n’exprimaient nul regret, juste l’envie de bien faire le boulot. Et Vanryssel comme nouvelle venue dans le quatuor, ce qui donne vertige et espoir pour Los Angeles avec Auriane Mallo-Breton bientôt de retour dans la rotation. À voir les sourires discrets et les articles aussi laudatifs que factuels sur elles, je me surprenais à considérer l’éclatante réussite peu médiatisée des épéistes françaises. Regrettant de ne pas les croiser pendant les défilés Dior (ma sortie préférée, bien entendu), ne les voyant pas en promotion d’une voiture neuve ou d’une banque d’investissements (alors qu’il y aurait toute une métaphore à filer sur le bon moment à trouver pour tel short et telle touche au flanc), j’étais presque sur le point d’appeler mes trois contacts chez LVMH pour qu’ils soutiennent Vanryssel et réitèrent le même coup que pour Léon Marchand quelques mois avant les Jeux.
Plus sérieusement, l’été dernier, nos médias se concentrèrent sur Auriane Mallo-Breton pour de très bonnes raisons : ses deux médailles après une grossesse, le profil de maman championne qui parle, à juste titre, à notre modèle social progressiste et à notre nouvelle conciliation vie privée/vie sportive. Mais, soit par discrétion des athlètes soit par volonté de ne pas s’intéresser à elles au-delà de l’évidente bonne histoire de notre épéiste doublement argentée, rien ne fut proposé sur ses camarades d’équipe, hormis un bon papier du Monde sur Marie-Florence Candassamy («elle fait du Picasso», la phrase que l’on regrette de ne pas avoir brevetée). L’épée serait-elle la grande arme discrète de l’escrime française ? Vertige de penser qu’un an après un or olympique manqué d’une touche, cette équipe remaniée devient championne du monde en mettant treize points d’écart aux Italiennes avant de ne jamais se laisser surprendre par les Russes : du grand art, on n’avait pas réussi tel enchaînement depuis Masséna à Zurich et Desaix à Marengo (mais dans l’ordre inverse des adversaires). Nos quatre championnes du monde et leur cinquième Mousquetaire bientôt de retour seraient-elles en fait de grandes timides, ne compensant même pas comme le sabreur de fonds par des ironies provocatrices ? Il faut croire que la FFE renonçant malgré ses tentations et ses bonnes intentions à faire de l’escrime un sport de masse comme le tennis ou de grande pratique comme le golf hésite aussi à faire de son meilleur collectif depuis deux ans sa figure de proue. Alors qu’il correspond à une image extérieure parfaite pour la discipline comme pour le pays : cinq femmes de très haut niveau dont deux ultramarines, une Beauvaisienne, une Francilienne et une jeune maman, jamais bravaches ou violentes, hurlant à peine sur leurs touches finales, croyant en elles sans se la jouer, ni cacous ni grâces éthérées.
Dernière interpellation sérieuse :Xavier Bertrand, la région Hauts-de-France, soutenez l’équipe de France féminine d’épées, vous avez une jeune de l’Oise tout juste championne du Monde ! Votre logo ne sera pas plus illégitime, et sans doute plus beau, sur les manches des vestes, que celui des Douanes (en même temps, et dans un temps de réarmement général, si Sébastien Lecornu lit ses lignes avec la même célérité que le reste de l’exécutif, y’a-t-il de la place pour de nouveaux escrimeurs dans l’armée des Champions ?).
Dans un très vieux site oublié sur le football des années 1970, je lus un jour qu’un enfant des années 1980 n’avait pas à s’inquiéter quand la France jouait, puisque Platini figurait sur le terrain. L’été dernier, devant le génie physique et technique de Paola Egonu, l’entraîneur de l’équipe d’Italie de volley-ball féminin dut tempérer La Repubblica : elle n’était pas Baggio. Le mélange de ces deux comparaisons me vint en voyant Pauline Ranvier prendre le dernier relais face aux Italiennes. Non pas que Morgane Patrus nous causât une inquiétude, sa dernière touche trouvée in extremis en apportant deux d’avance, et on les prenait bien sûr. Et soudain : sept poins de suite par la tireuse blonde de Melun, pas une initiative adverse qui ne marque, la distance optimale à chaque fois, le parallélisme de ses retraites avec les avancées en face, les attaques sur prép : tout qui rentre. Même la quarante-cinquième touche vient avec un mouvement emphatique du bras droit, suivi non par un triomphe de frimeur à la fleurettiste italien, non par un shrug jordanesque, mais par un sourire de Ranvier regardant ses coéquipières, ses yeux exprimant : mais c’est moi qui ai fait ça ? ; et les suiveurs, les amateurs, les soutiens lointains, communiaient avec elle en pensant à sa déception après les JO, ses longues semaines sans communiquer, l’entretien filmé en janvier 2025 où elle espérait bien repartir. Or, le début de sa trajectoire vers les trente-quatre ans (qu’elle me pardonne, j’en aurai trente-trois ans) à Los Angeles et une place indiscutable dans la sélection s’avère parfait.
Sauf à considérer le règne inatteignable de Lee Kiefer, la véritable Jordan du moment dans le fleuret féminin, avec Laurent Scruggs en Scottie Pippen pour rendre les États-Unis injouables par équipes. Lee qui rend onze centimètres à Pauline mais peut lui coller onze touches d’écart en finale de Mondiaux : insondable maîtrise, casse-tête pour le néophyte, mur d’herméneutique pour l’amateur éclairé. On en revient à la satisfaction, ou pas -à quand une enquête chez les sportifs de haut niveau ?- à ne perdre que face aux meilleurs du monde, cette fois de vingt points par équipes malgré Ranvier en état de grâce et Lacheray tout juste championne d’Europe. Bon, entre le 77 de la première et le Belfort de la seconde, faut-il imaginer un double sponsoring Département de Seine-et-Marne/Alstom pour se la jouer Le Mans 66 et espérer, dans un renversement de scénario, que le Vieux Continent batte le Nouveau Monde… Précisément dans un sport où il est censé rester dominant ! Pour en revenir à Kiefer et Scruggs, par ailleurs de très bons personnages dans leurs parcours, voir la maestria de la première et le jeu encore extatique face à son propre génie de la deuxième ramène à une dimension ludique du fleuret alors qu’elles ne possèdent pas, de loin, les physiques les plus imposants parmi les athlètes, que leurs visages expriment encore une innocence, prompte en vérité à se transformer en résolution tranchante. Alors un autre France/États-Unis, nouvelle rivalité prolongeant celle déjà existante entre les garçons et soldée à notre avantage aux Jeux avant la vengeance d’Itkin et ses comparses à au Forvis Mazars en janvier, en finale dans trois ans au Convention Center (et dire que l’escrime partagera ce site avec le tennis de table…) de Los Angeles ? Signons d’avance. Et dire que les États-Unis possèdent la meilleure fleurettiste actuelle, triple championne olympique, pouvant enchaîner un troisième titre individuel dans trois ans, et qu’ils n’en font rien, ne lui donnent pas un vingtième de la médiatisation d’un nageur ou d’une sprinteuse, ne lui offrirent avec Scruggs qu’un segment hilarant de Sesame Street où elles apprirent le fleuret à Cookie Monster… Bon, encore une fois, vu le traitement médiatique, populaire et publicitaire que nous proposons à nos épéistes tout juste championnes du monde, sommes-nous si exemplaires ?
Mais, encore une fois, si la politique m’est permise, je ne voudrais pas que dans nos duels des prochaines années, notre modèle petits clubs/INSEP soit submergée par le duo de dryades étasuniennes passées par Notre Dame et Harvard, qu’en somme nos escrimeurs finissent un peu comme nos nageurs, à préférer les campus à notre sport-études par la promesse de milliers de supporters (même si certes, les tireurs d’Ohio State rougissent d’envie face aux stades de football des Gators et Spartans). Car nos vieilles amicales comme le grand Racing sont admirables par leurs dévotions, mais si personne n’y vient, si une famille à vingt euros près (nous en connaissons tous, il ne s’agit pas là de fausses larmes) ne peut plus compter sur la petite aide bienvenue du Pass Sport ? Il ne serait pas plus humain, ni logique, de passer à un pseudo-modèle britannique où seraient sacrifiés, par exemple, les épéistes masculins parce qu’ils ont enchaîné deux quatrièmes places, des bronzes perdus de peu, aux JO et aux Mondiaux, à chaque fois face à des équipes (Tchèques et Kazakhstanais, ces derniers défaits en demi par un Kano biblique sur le dernier relais) disputant le match de leurs vies ; or leur titre européen montre bien qu’ils peuvent tout gagner, et jamais les vrais suiveurs ne les stigmatiseront pour ces courts revers. À eux aussi, j’offrirais un verre, leur serrerais bien volontiers la main (Cyrano de Bergerac). L’escrime française, comme notre modèle sportif, a toujours été pour tout être (l’épitaphe de Guillaume Dustan) : pour soutenir toutes ses armes et croire que les trois peuvent gagner, filles comme garçons, des Hauts-de-Seine comme de Martinique. À leur petite échelle, les politiques publiques de soutien au sport défendent aussi cette égalité des territoires, que l’escrime à sa taille réduite, suffisamment démontrée par les très courts sujets sur l’or des sabreuses par rapport à ceux sur les triomphes singapouriens de nos nageurs, tente de reproduire. Elle n’en est récompensée que par de l’estime et des retransmissions tous les quatre ans ; est-il dès lors loisible de lui couper ses fondations budgétaires ? Voulant parler de rabaissement comme Hugo mentionnait une loi de rabaissement dans son discours sur la liberté de l’enseignement le 18 janvier 1850, je rouvre l’éditions Bouquins : il emploie en fait le mot diminution (de territoire dans le contexte post-1815, de grandeur intellectuelle face à une réforme sans ambition sur l’éducation). De fait, le mouvement sportif combat depuis quelques semaines, avec des mots plus forts comme ceux de Tony Estanguet, avec un ton plus ferme comme Marie Barsacq au premier anniversaire des Jeux, une diminution de 17% d’un Budget des sports à 0,10% du PIB, comparable aux hommes annonçant un régime en arrêtant le Comté. Car nous connûmes il y a un an aux Jeux une ascension (you are now tuned into the tune of Jehovah pour citer le titre éponyme de Gorillaz), nos escrimeurs demeurent au sommet, des jeunes prometteurs de haut niveau et des milliers de nouveaux licenciés les suivent ou les admirent, et contrairement aux anciennes gloires françaises (à commencer par la première de notre modernité, l’Empire), elle est pacifique, et même bénéfique économiquement comme physiquement. Et nous restreindrions notre meilleure part si légère aux charges publiques, si multiplicatrice budgétaire ?