À faire pleurer les filles

Le Sabreur de Fonds Chronique 15

Louis Andrieu

  Ça commence un vendredi en début d’après-midi, quand Bardenet tire sur une Coupe du Monde en Allemagne contre un Kazakhstanais. Oui, répétons-le, il faut écrire Kazakhstanais et pas seulement Kazakh pour penser aux Russes installés ou déportés dans ce pays et y étant restés, aux quelques milliers de germanophones y vivant encore. Bref, un Kazakhstanais, incarnant une grande relève de l’épée masculine ; les meilleurs suiveurs se souviendront de leur bronze mondial gagné par équipes l’an dernier face aux Français. Un très jeune tireur, dix-neuf ans, auteur de grandes figurations aux championnats asiatiques, face au dernier de nos tireurs dans les huitièmes de finale. Symboliquement, la rencontre peut se voir comme une tentative de jugement de paix, de statut provisoire de la meilleure nation ascendante ou persistante dans l’épée masculine : entre la vieill maison française et les assaillants du ciel kazakhs. D’ailleurs la première touche de Bardenet sur la jambe droite de son adversaire, sa flèche parfaite pour l’atteindre sur la troisième, paraissent de la plus pure essence de l’escrime française. Aussi sa défaite de peu, sans que nous l’envisagions, sur une fin de partie parfaite de son opposant, surprend et le spectateur à distance croît discerner une lassitude sur son visage une fois le masque retiré, voudrait lui envoyer son soutien et le rassurer mais craint de ne pas trouver les mots. L’on persiste en croire en nos épéistes masculins et à leur destinée de médaillées inattedues pour les prochains JO…

  Je les retrouve le lendemain au début du tournoi par équipes contre Hong-Kong, et l’accélération soudaine de Kendrick Jean-Joseph pour confirmer leur avance régale le regard. Puis le temps d’une pause, Gally contre Ho Tin Ng, l’art français de la distance contre les tentatives d’attaques adverses dans sa splendeur. Superbe parade-riposte presqu’invisible pour la vingt-deuxième touche, un allongement d’une souplesse rare sur la vingt-troisième. La vingt-quatrième avec une défense de fond de piste tout en contrôle ; penser que comme le duel franco-kazakh d’hier, il s’agit de confirmer la tradition européenne face aux nations émergentes puisque l’équipe victorieuse rencontrera la Chine tombeuse de l’Italie. Début du sixième relais avec huit touches d’avance, puis une simultanée avec Hoi Sun Fong qui manque de sortir de la piste. Pour le vingt-huitième point Jean-Joseph allume seul après un superbe combat d’esquives presqu’en corps à corps, qui ferait se lever un stade si la compétition ne se déroulait pas dans une ville provinciale allemande. Et il transmet le relais avec dix touches d’avance. Bardenet à l’allure plus confiante au moment de prendre le septième, et il marque tout de suite en contre-attaquant son adversaire avançant sur lui. Le Hong-Kongais lui tourne-t-il trop le dos dans leur rencontre à 31-20 qui voit le Français obtenir la seule lampe ? Aucun point attribué après arbitrage vidéo. Distance admirable pour la trente-quatrième quand Ng se rapproche trop et que Bardenet vise sa cuisse ; idem pour boucler son passage avec quatorze touches d’avance en éloignant la lame adverse avant de riposter en un clin d’oeil. La rencontre paraît se résumer à la trente-sixième touche quand Jean-Joseph attire son opposant qui s’engage trop vivement et part en trajectoire droite alors que le Français reste ferme sur la piste et le touche avec simplicité.

  Dans le même temps les duels Europe/Asie se déroulent aussi à Turin où les fleurettistes japonaises mènent face aux Françaises et Italiennes, je ne peux suivre que la fin du duel Azuma/Ranvier, à 10-9. La seconde s’acharne en bout de piste à chercher une lampe verte mais même leurs corps-à-corps ne donnent que des non-valables avant qu’elle n’égalise. Pour la onzième son bras droit part en premier, elle se tourne dubitative vers l’arbitre qui lui accorde bien. Il faut venir hein ou l faut y aller entend-on depuis les entraîneurs mais la Japonaise revient, justement Ranvier revient à l’attaque, et on distingue un Pauline, si tu t’engages tu sors pas devant avant que la caméra ne panote et découvre Émeric Clos, toujours stressé et concentré, toujours le patron du fleuret français. Ranvier en quête de la treizième touche pour gagner avec un point d’avance, force Azuma presque dans le dernier carré, vingt-six secondes à l’horloge, des encore, encore, insiste depuis Clos, puis demande la vidéo, de l’épique dans un gymnase vide. On voit en plan fixe la fatigue de Pauline, la parade ça va marcher venant depuis sa droite, que des lampes grises, l’entraîneuse japonaise aimerait que l’arbitre donne une treizième à son athlète mais la Française la récupère. Azuma se jette sur Ranvier avec volonté alors que les dixièmes commencent à se décompter sur le chronomètre, elle égalise sur une sortie de piste. Vas-y tu verras bien encourage Clos, la fente japonaise paraît décisive, victoire 14-13, Sera n’en revient pas, on n’entend plus que la voix du coach français venant saluer l’arbitre et partant sur la droite de l’écran, puis Pauline sort, elle en diagonale vers la gauche, seule : une étrange défaite, surtout alors que Lacheray et Scruggs viennent de perdre face à une Chinoise et une Japonaise. On notera certes qu’à Heidenheim les Kazakhstanais battent au premier tour les Allemands d’une seule touche… 

  Découvrons sans s’inquiéter France/Chin, rattrapé alors que la seconde mène déjà de trois touches. Gally prend le deuxième bout contre Peng, se rapproche peu à peu de lui mais son attaque ne donnera rien hélas. Il remonte le retard malgré tout, bloque une lame engagée pour marquer la quatrième touche, trouve le défaut caché pour égaliser à 5-5. Bardenet contre Liu, recherche du pied droit pour une neuvième touche avant de piéger son adversaire au contact pour la neuvième. Tout ça avec dans les oreilles, pour éviter la migraine typique des lames s’entrechoquant, des lampes allumées et des cris sur les bancs, une audition au Sénat sur les sanctions économiques et la guerre commerciale ; l’accord des deux spectacles s’avère remarquable. La onzième touche se marque sur un splendide piège et une attaque du bras droit comme un coup de poing avant l’esquive de la riposte adverse ; nulle simultanée et cinq touches d’avance pour les Français. De même Peng ne trouve-t-il aucune solution face à Jean-Joseph qui défend avec maîtrise, dans une épée française qui dépuis le début de l’après-midi se fonde sur un hermétisme calme. Le 7-6 du Français fondé sur une résistance et la recherche de simultanées maintient l’avance alors que Bardenet se présente face à Yang.

  Or ce dernier n’ose pas d’emblée l’offensive, leur choc au bout de trente secondes provoque l’intervention des arbitres, mais la logique de la maîtrise revient sur la vingtième touche française obtenue en bloquant encore une lame. De même la vingt-deuxième survient en jouant avec brio sur la distance, la fente chinoise échouant avant que Bardenet tende le bras, heureux de son contrôle. Idem à la fin du relais quand il trouve l’avant-bras de son adversaire pour l’emporter et rajouter une touche d’avance à son équipe. Gally aussi commence le sixième relais en laissant venir Xiu, lui montrant qu’il ne peut pas allumer ; le fameux syndrome ses poings ne peuvent pas toucher ce que ses yeux ne peuvent pas voir appliqué à l’épée. De fait le Chinois ne parvient pas à toucher son pied ce qui permet un vingt-septième point français, et le vingt-huitième se marque avec une fente entendue jusqu’au Rhin. Admirable comment pour sa trente-deuxième Bardenet survit à un corps-à-corps et se tord pour que seule sa lampe s’enlenche ; remarquable, son attaque à en tordre sa lame sur le torse adverse pour sa trente-troisième. Jean-Joseph mène son neuvième relais dans le même paradigme défensif, et ainsi sa fente pour atteindre les trente-neuf touches surprend, marque le regard. Voir le même talent de Gally pour la quarante-quatrième, une attaque soudaine acculé en bout de piste pour allumer seul. Victoire française 45-34 ; bon, le Soleil se lève encore chez nous, et un changement de piste permet de voir Tulen résister face à Kano et maintenir la courte avance néerlandaise. Mais ça reste Kano, peut-être le meilleur épéiste du monde, au bras droit presqu’invisible quand il s’allonge, et même les Français dans le coin supérieur gauche de l’écran le regarde sans y croire. Tulen n’ose aucune attaque mais le spectateur a envie de lui crier que jouer la touche décisive face à un tel adversaire qui vient de lui mettre 7-2 semble audacieux… Mais ça marche ! En plein buste au bout de vingt-sept secondes. Donc France/Pays-Bas à venir…

  Tulen continue sa tentative de récital en mettant cinq touches d’ écrat à Bardenet sur le deuxième relais, en le contaignant à des contorsions sans réussite sur la touche finale avant de le contre-attaquer. Jean-Joseph se retrouve… Face au deuxième Tulen, qu’il piège aussi pour sa sixième touche en esquivant du torse avant de tendre son bras droit ; même survie pour enchaîner la septième rapprochée, pour redoubler l’attaque sur la huitième vers l’aine ou le flanc adverses. Le Néerlandais s’agace de ne pas outrepasser les attaques françaises, l’audace permettant un relais victorieux 6 à 1, la furia francese retrouvée. Bardenet revient à un attentisme raisonné face à Van Nunen avec deux touches en une minute trente, puis une touche au pied droit d’école pour la quinzième française. Tulen Tristan tente de remonter en adoptant une tactique française de juste distance, mais cela ne marche qu’un temps puisque Jean-Joseph le fixe d’une attaque sur la poitrine puis allume seul dans un échange de lames à mi-distance. De l’audace contre de l’ardeur, encore à notre avantage, tout comme sur la vingt-quatrième obtenue sur une attaque sur laquelle le Néerlandais semble ne pas en revenir. Même patronyme pour défier Bardenet qui marque le terrain avec une autre touche à la jambe au bout de dix-sept secondes, la deuxième arrive en ayant laissé Tulen contre-attaquer en bout de piste avant d’écarter sa lame et d’allonger le bras, comme pour ne projeter aucun espoir dans le camp opposé. Écart de jambes parfait sur la fente pour la trentième, six touches d’avance à l’entame du huitième relais. Jean-Joseph pourrait se contenter de jouer les simultanées, mais les attaques réussies de Van Nunen l’obligent à des retours offensifs, à stopper l’avancée pour bloquer le fer et inscrire sa trente-deuxième touche. L’honneur des deux grandes nations agricoles de l’UE (à peine une exagération) va donc se jouer à trois points d’écart entre Gally et Tulen Tristan. C’est le second qui marque d’abord en atteignant par en dessous le bras gauche. Puis simultanée avec légère collision ; l’attaque néerlandaise ne donne rien et augmente l’avance française pour 35-30. Idem sur la trente-sixième car Gally se recule avec la bonne distance avant d’allonger le bras. 1 minute 38 demeurant à l’horloge. Aymeric continue sa maîtrise, piège Tulen pour en marquer une sur le ventre dans un déséquilibre. Et voici les Français en finale, signe qu’il ne fallait jamais les enterrer.

  Et ils gagnent avec maîtrise constante face aux Sud-Coréens et sautent comme de vieux amis alors que cette équipe est issue d’une reconstruction après l’été 2024, que personne sauf les afficionados d’épée ne semblent y croire et que de méchants suiveurs de l’escrime classeraient déjà la France parmi les nations dépassées sur cette arme chez les hommes. Une joie de jeunes hommes alors que l’on taira l’âge de Bardenet et que Gally se rapproche de la trentaine ; de novices alors qu’ils écument les coupes du monde et les grands championnats depuis des lustres. Une célébration sans virilité mal placée ni triomphalisme, en fait un juste retour au sommet pour celle qui aime à se présenter comme l’arme-reine des trois variantes de notre sport en France.

  Cette impression positive complète la référence comique de penser aux Frères Patrice en traversant vers le Pont Neuf juste devant d’énormes publicités Louis Vuitton sur un grand magasin (les suivreurs de l’Instagram de Sébastien comprendront). Bon, cette chronique ne va pas ironiser à chaque reprise sur les meilleurs flambeurs du sabre mondial, mais impossible de se lasser de tels personnages, les seuls escrimeurs avec qui l’on voudrait sortir aux Champs, tester sa virilité sur une piste et hurler torse nu au Vélodrome. Tout comme, vivant à peine à son époque, au mieux en 1876, le Sabreur de Fonds s’amusa de la vidéo semi-virale, reprenant une tendance de réseaux sociaux, de la FFE où une fleurettiste demandait à ses équipières leurs années de naissance. Se retrouver enfant du XXème siècle finissant et déjà fossile vivant n’étonnait pas ; la concentration de jeunes talents dans la pièce, et les premières annonces sur un certain réseau professionnel de partenariats et mécénats de jeunes tireurs vers L.A 2028, réjouissaient sur la relève de l’escrime française. Et que les lignes précédentes sur le haut niveau des épéistes japonais ou chinois ne laissent pas sous-entendre un classicisme sportif voire national ; la lente universalisation de notre sport l’honore au contraire.