Calames et Calamités

Chronique n° 10

Louis Andrieu

  Voir Boladé Apithy encourager son épouse en vidéo depuis les tribunes renvoie à une question initiale de cette rubrique : peut-on être un ultra en escrime ? Pourquoi pas ; mais l’on peut aussi lire Camões pour séduire une Franco-Portugaise ou Peer Gynt pour une fille partant en Norvège et se planter. Quant à la présence dans le public : Philippe Delerm raconte dans La Tranchée d’Arenberg avoir parfois dû quitter le gymnase pour que son fils continue son tournoi de tennis de table. Le génie serein de Manon tient en ce qu’elle excelle en famille, en se sentant regardée, car ses attentes la ruineraient si elle restait seule. Parent comme ami, le sabre creuse une distance à la hauteur de la solitude sur la piste : le chrono cloué et vingt-neuf touches maximum ne supposent aucune interférence, nulle aide. Voilà pourquoi les trentenaires hurlants, les bondissants Patrice, plaisent:seuls parmi leurs confrères, leur agressivité paraît ludique.

  Se pose en fait la question de la violence symbolique du sabre comme expression la plus assumée d’une réalité cachée de l’escrime au XXIème siècle : la jubilation par la tension. Jean-François Lamour rugissant, yeux fermés, poings crispés, après son or à Séoul en 1988 n’en fut que le premier symptôme revendiqué. Contre-attaquer son adervsaire après un tombé dans le vide pour le finir à l’épaule en bout de piste est jouissif ; mais une jouissance conventionnelle, avec cris tolérés pour le vainqueur. Aussi le sabreur au repose ne sert-il plus à rien, se sent comme un aparatchik dans une année sans élections. Si en plus il ne peut pas se recycler en entraîneur…

  De même, se pointer un samedi après-midi après une séance de documentaire italien dans un gymnase tout au fond du XIVème arrondissement peut-il servir à quelque chose quand on ne peut même pas applaudir? Arrivée et retrouvaille des visages familiers ; ceux qui arbitreront, ceux qui squattent, les amis de tireurs, nous voici treize sur une trentaine, avec notre chance on se jouera en 32 et on s’éliminera tous avant le carré, ça chambre, ça regarde en coin les autres participants franciliens, les masques aux drapeaux étrangers, la veste estampillée ISR, aucune polémique en vue. Pistes métalliques retapées, clairement pas lissées, un ami gaucher se rétame sur le premier assaut et fair-play concède  sa dernière touche puisque la lampe adverse alluma avant sa chute ; il relève le pantalon, légère éraflure à un genou, un peu de sang, et on se croit reparti à l’âge pré-électrique de notre sport. Avec les comparse, j’observe le candidat le plus mystérieux, qui se filme entre les assauts et demande à d’autres de tenir son téléphone pendant les siens ; un esthête avec le jeu de jambes d’Ali, qu’en amateurs éclairés on regarde comme un nouveau venu qui se la joue, sauf qu’il se la joue et assume. Bref, ça sonne bien entre deux saluts du bras gauche, indication du clou huméral droit invisible. 

  Le jour qui se termine lentement à travers les vieilles fenêtres sur lesquelles des affiches neuves contre les violences sexuelles et sexistes dans le sport figurent, au moins nous échappons à la pluie et personne ne crie, pas d’enjeux de classement ici, pas de provinciaux levés très tôt et donc plus méritants que nous, au mieux se plaindre du caractère trop sucré et pas assez salé du buffet participatif sonnerait creux. On causera plus tard, auprès d’une amie, du Grand Prix d’Orléans à venir et d’une jeune sabreuse timide qui parle avec réussite, des doubles projets s’arrêtant ou pas…  Après quelques jours de reprise trop intense et sans idée pour boucler, voilà que traîner le soir sur le réseau social d’un sénateur lorrain nous apprend que la chambre haute dut batailler ferme pour éviter la suppression de l’ANS. Le temps de se renseigner sur l’élue ayant proposé cet amendement : non seulement elle représente notre département de résidence, mais en prime elle ne méconnaît pas le monde du sport puisqu’elle pratiqua intensément le triathlon et se vante de son expérience de bénévole auprès d’associations sportives de sacommune. Être trahi par les siens forme certes une expression biblique parfaite, mais il aurait été loisible de lui demander si elle trahirait trois fois le mouvement sportif avant que le coq ne chante… Tout cela pour s’attaquer à l’ANS, largement financée par une taxe affectée sur les paris sportifs, ponction dynamique s’il en est, il suffit de regarder les files d’attente dans les tabacs et les trentenaires tenant leurs tickets à valider juste avant les soirées européennes dans les bars au fond de la Rue Lecourbe… Et juste avant une année olympique et juste après la manifestation de quatre athlètes paralympiques devant aller chercher des sponsors dans le hall de Roissy : il fallait oser. Cette chronique se voulant juste sportive, parfois esthétique, deviendrait-elle une longue défense inutile des financements publics pour le sport, tant de haut niveau que pour tous ? Voilà bien le risque ; pourquoi t’impliques-tu tant en politique, demandait une pratiquante de mon club à cette rencontre loisirs ; parce que les sourires de Manon Apithy et Cécilia Berder au Grand Prix d’Orléans ne suffisent pas constituerait une réponse suffisante